Cher instinct…

Un rêve…

Ca n’était qu’un rêve…

Mon téléphone indique qu’il est 6h58. Le réveil sonnera dans deux minutes mais la notion de réveil me paraît totalement superflue tout à coup. J’ai l’habitude d’ouvrir les yeux quelques minutes avant l’heure fatidique, mais jamais de cette manière. Jamais en souhaitant aussi fort me rendormir. En souhaitant ne pas avoir à comprendre que ce que je croyais réel et qui me bouleversait il y a quelques secondes à peine, n’était qu’une version chimérique du bonheur…

Bon Dieu ! Ca sonnait tellement vrai que j’en transpire encore, que mes draps semblent avoir gardé son odeur, que ma peau se souvient des caresses brûlantes de ses doigts, de ses lèvres…

Dans un battement de paupières, c’est sa voix que j’entends encore, ses gémissements et la tension de son corps sous mes mains… L’intensité insoutenable de son regard au moment où…

Mais autour de moi, tout est calme. Mon  rythme cardiaque et mon souffle, aussi furieux l’un que l’autre, sont les seuls témoins audibles de cette tempête sensuelle que je dois à présent me persuader de ne pas avoir effectivement vécue.

Dressée, bras tendus, au milieu de ces draps en fouillis qui ne couvrent que ma solitude, je guette encore, j’espère… je creuse ma mémoire. Je la revois. Je la sais. Trop concrète pour n’avoir été qu’un rêve, trop perceptible, sensuelle pour que je me résigne à n’en faire qu’un fantasme. Je sais son odeur comme le goût de sa peau. Au souvenir des saveurs suaves d’un autre goût, plus sirupeux, mon bas-ventre se contracte violemment. Je sens alors l’humidité qui s’est répandue entre mes jambes, qui a imprégné le matelas. Sa tiédeur et son abondance m’électrisent, me renvoyant à des flashbacks enivrants.

Impossible. Impossible qu’un rêve aussi érotique soit-il, puisse provoquer ça. Je tremble encore du brun de ses pupilles, assombries par le désir. Je tremble encore de la fièvre de nos peaux si justement rencontrées. Je tremble toujours de ses caresses, du contact de ses lèvres sur les miennes, dans mon cou, de ses dents sur mes épaules, de sa langue sur mes seins, de sa bouche entière sur mon sexe…

Les réminiscences de sa chair chaude et fluide autour de mes doigts, des spasmes de son corps, de l’étreinte de ses mains, de l’évidence de ses baisers, me bouleversent. Et je reste là, haletante, impuissante, n’ayant que ma mémoire comme amarre pour ne pas sombrer dans la folie.

Le réveil sonne. Et déjà, je redoute de la perdre, de la perdre plus. De l’oublier complètement, comme on oublie nos songes après quelques minutes de réalité. Mon corps entier se révolte contre le son envahissant qui émane de mon téléphone, et c’est avec rage que je l’éteins, retenant de toutes mes forces cette irrépressible volonté de le faire voler à travers la pièce.

De mauvaise grâce, je me lève. Mais mon écran mental ne l’efface pas. Elle me sourit, comme cette nuit. Automate incrédule, j’accomplis mes ablutions matinales en cherchant à faire la lumière sur ce mystère. Qui est-elle ? Où l’ai-je rencontrée ? Pourquoi n’est-elle plus avec moi ce matin alors que je sais l’avoir aimée toute la nuit ? Que s’est-il produit ? Pas de réponse.

Les minutes passent. Elle reste. Là. Gravée dans mon être comme la seule vérité à laquelle je veux me consacrer.

Il me faut partir. Quitter mon chez  moi et risquer de la perdre encore, loin du berceau de notre intimité nocturne. Mais non, elle me suit. Je l’ai vécue cette nuit. Elle fait maintenant partie de moi.

Je ne réalise même pas que je dois faire face au jour. Que je dois faire comme si… comme si elle n’était pas partout. Je conduis, je me gare, je descends, j’entre, je m’installe, je parle. Mon travail est une farce que je joue sans sourciller. Puis il est temps de rentrer.

A peine le pas de la porte franchi, je me précipite dans la chambre, espérant la trouver dans mes draps. Mais le lit, toujours défait, se révèle infidèle aux promesses de cette nuit. Là, debout, j’observe cette pièce pourtant si familière, et je la maudis d’être si… identique, inchangée, si vide d’elle que je ne veux même plus la considérer comme « ma » chambre. Elle en est indigne désormais. Elle restera le temple de ce qui aura été… ou ce qui aurait pu être… ce qui aurait dû être.

En fait, je ne peux pas rester ici. Je ne peux plus souffrir son absence qui obscurcit chaque pièce, je ne peux pas me résoudre à accepter un exode aussi définitif, éviscérant. J’attrape mes clés, ma veste et j’essuie les larmes amères qui dévalent sur mes joues. Ce geste… Il me semble soudain me rappeler que c’est ainsi qu’elle m’a touchée la première fois. Je sens sa main caresser ma joue pour en ôter des larmes… Mais non, ça n’est que ma main, froide et stupide. Je claque la porte en partant et me dirige vers l’ascenseur.

Le voyant m’indique qu’il est occupé. J’ai l’impression que c’est la goutte d’eau qui fait déborder la vase nauséabonde dans laquelle je me noie. Un hoquet fait ressurgir ma peine et mes sanglots se déchaînent, sans que je sache exactement pourquoi. Ma seule certitude à cet instant, c’est qu’elle me manque plus que ma chair ne peut l’endurer. Là, seule dans le couloir de mon immeuble, je pleure sur son absence intolérable, sur le souvenir de ce que j’ai perdu sans même connaître, sur la pitoyable absurdité de la situation.

Le ronronnement de la machine se suspend, un bip annonce l’ouverture des portes juste là, devant moi, mais je ne peux me contenir. Par pudeur, je baisse honteusement la tête, modérant autant que possible les retentissements de mon chagrin. Mais quand les portes s’ouvrent, une odeur envahit mes narines et en une fraction de seconde, ma poitrine ainsi remplie de ces effluves se voit libérée des étaux de douleur qui l’oppressaient. C’est ELLE que je sens. Je le sais, c’est ELLE. Stoppé net, mon sanglot s’étrangle dans ma gorge… Je n’ose lever les yeux, craignant d’être déçue, mais il me faut la voir !

Je remarque d’abord ses pieds, aussi délicats que dans mon souvenir. J’escalade du regard ses longues jambes et mon attention se porte sur ses mains qui saisissent un imposant carton masquant son visage. Ses mains… je les reconnaîtrais entre mille. Ces mains qui m’ont offert tant de plaisir, ces mains qui manquent si déraisonnablement à ma peau…

Apparemment, elle ne sait pas que je suis là, ne me voit pas. Elle sort de l’ascenseur, visiblement incertaine de ses pas. Je m’efface pour la laisser passer et la voit franchir le couloir dans la direction opposée à ma porte. Elle est à deux mètres de moi. Elle est passée si près… J’observe ses formes, pleines et généreuses, pendant qu’elle dépose son fardeau à terre. Je n’ai pas encore pu revoir son visage, mais je sais que c’est elle. Quand elle se redresse, les portes de l’ascenseur se referment et dans un réflexe, elle tourne son regard vers lui, vers moi.

Je reconnais chaque courbe de son relief, chaque micro expression, et devant sa surprise, je suis pétrifiée. Elle ne me reconnaît pas.

« Bonsoir », me dit-elle en faisant un pas vers moi. « Je viens d’emménager… je vois que vous habitez ici », tente-t-elle en jetant un regard entendu aux clés qui pendouillent à ma main. Pour seule réaction, je regarde mes clés à mon tour et replonge mes yeux dans les siens aussi vite que possible, esquissant un vague acquiescement.

Sa voix… C’est bien sa voix. J’en reconnais chaque inflexion, chaque souffle… Elle est vraiment là. Comme je ne bouge pas ni ne pipe mot, elle s’avance encore et porte une main vers mon épaule, mais elle ne la touche pas. Mon cœur bat la chamade. Je voudrais parler, je voudrais lui dire… lui demander… lui expliquer… mais je ne peux rien faire d’autre que de paniquer, constatant qu’à présent, son visage est à quelques centimètres à peine du mien.

« Vous allez bien ? Vous… Vous pleurez… Vous… Est-ce que je peux faire quelque chose ? » me demande-t-elle inquiète.

Je veux la rassurer, mais je ne sais pas comment. Je suis bien incapable de parler. Se peut-il que ce rêve ait été aussi… juste, précis, prémonitoire ? Dans ce cas, comment faire… comment lui faire comprendre que je suis… qu’elle est… que nous sommes…

Comment ne pas lui paraître aussi folle que ce que je dois en avoir l’air ?

Alors je lui souris. Je lui souris aussi sincèrement et aussi sereinement que possible. Mes tourments du jour enfin apaisés, je lui souris. Mon regard trouve l’équilibre dans la chaleur de ses iris et elle me rend mon sourire en inclinant légèrement sa tête.

Avec toute la tendresse du monde, elle vient, de sa main chaude et délicate, essuyer les larmes déjà oubliées sur ma joue. Je ferme les yeux au contact de ses doigts et retrouve mon souffle quand je l’entends me dire : « Là, là, ça va aller maintenant ».

Oui, maintenant.

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