Du côté de chez soi (partie 3)

Précédemment

V

Il était près de seize heures quand ils sortirent de leur second rendez-vous de la journée. Même si la modélisation et le devis du premier cuisiniste avait pleinement satisfait la mère comme le fils, Raphaëlle avait tenu à ce qu’ils aient une autre proposition.

La jeune femme avait assisté le matin même à la découverte de l’appartement par le jeune Émile. Plutôt fluet et très vif pour son âge, le jeune homme avait surpris Raphaëlle. Tonio, son petit cousin, qui était sensiblement du même âge, paraissait d’ores et déjà blasé de tout. Son père, Miguel, n’arrêtait pas de dire qu’il pourrait sans doute vivre dans une porcherie ou sous un pont, du moment qu’une connexion lui permettait de jouer en réseau.

Émile, au contraire, s’était montré curieux, à la fois inquiet et euphorique, très investi dans le projet immobilier auquel sa mère voulait manifestement l’associer. Il était passé d’une pièce à l’autre, en furetant dans chaque coin et recoin. Il avait retroussé son nez devant les vieilles traces de moisissures dans la salle de bain, relevé un sourcil dubitatif devant les placards ballants et les ombres noires qui voilaient la peinture. Il avait sifflé de surprise en rentrant dans le salon et Raphaëlle avait guetté la réaction de Camille.

En voyant son fils gambader à travers la pièce et se précipiter dans le grand escalier de bois, la tête levée vers la lumière du Vélux en s’écriant « Trop cool ! », Camille avait souri et soupiré en même temps. L’énergie et l’enthousiasme du garçon avaient été un plaisir sans nom, mais Raphaëlle avait été tout aussi émue de la réaction de sa mère.

Sur le trajet de leur premier rendez-vous, Émile avait posé une foule de questions à Raphaëlle. Il avait voulu tout savoir : savait-elle poser du carrelage ? quelles études avait-elle faites ? conduisait-elle parfois une tractopelle ? quelle était la meilleure façon de lisser ces murs affreux ? pourquoi fallait-il casser des murs et comment allait-elle procéder ? La jeune femme ne s’était pas démontée et avait répondu patiemment à chacune de ses questions, sous le regard reconnaissant de Camille. A la demande du garçon, ils avaient décidé de tous se tutoyer.

Le premier cuisiniste s’était montré charmant et très attentif aux exigences de la mère comme du fils. Avec les mesures fournies par Raphaëlle, il avait modélisé sous leurs yeux, et pour un budget raisonnable, la cuisine idéale. Cela avait été une étape longue de plus de deux heures trente, mais tout le monde en était sorti si ravi que quand Raphaëlle leur avait annoncé qu’après mangé, ils devaient récidiver chez un concurrent, la mère comme le fils avaient boudé avec la même moue affligée.

Le second rendez-vous avait été moins enthousiasmant puisque Camille et Émile avaient déjà fait leur choix. Ils avaient laissé Raphaëlle exposer le projet et fait semblant de prêter l’oreille de temps en temps, mais leurs yeux brillaient encore de leur projet matinal. Ce ne fut qu’une fois sur le parking que Raphaëlle les houspilla : « Vous êtes aussi incorrigibles l’un que l’autre. »

Mère et fils se sourirent en tirant une langue boudeuse à la jeune femme qui continua : « C’est comme ça que ça marche ! Il faut faire marcher la concurrence et voir si l’herbe n’est pas plus verte ailleurs…

– Mais tu as dit toi-même que tu avais pleinement confiance en monsieur Legrand et que tu ne connaissais pas de meilleur cuisiniste », argua Camille.

Raphaëlle capitula devant l’expression déterminée de la mère qu’elle lisait en miroir sur le visage d’Émile. Savaient-ils à quel point il se ressemblaient, tous les deux ? Certainement. Camille, qui souriait de son écrasante victoire, reprit d’un ton bravache : « Et maintenant ? Quel sort nous réserves-tu ?

– Mon oncle a un magasin de carrelage et sanitaires à une dizaine de kilomètres. Je lui ai parlé de vous et il a accepté de vous faire un prix aussi avantageux que possible sur tout ce qu’il vous plaira. Je vous préviens tout de suite : c’est sans doute un peu plus cher que ce que vous trouverez chez Castorama ou autres enseignes de ce type, mais c’est de la très bonne qualité, et avec la remise, ça ne devrait même pas vous coûter plus cher… selon ce que vous choisissez évidemment.

– C’est très gentil de sa part, et je te fais confiance pour la qualité.

– Mais d’abord… que pensez-vous d’une glace ?

– Oh oui ! », s’exclama Émile.

– Tu ne sais pas ce que tu viens de proposer là… Les ados mâles, il vaut mieux les inviter au ciné qu’au resto !

– J’ai pu voir ça ce midi », confirma Raphaëlle en riant alors qu’Émile haussait les épaules.

VI

 

Un cornet et trois boules de glace plus tard, le jeune homme redoublait d’excitation. Il s’extasiait devant chaque panneau carrelé que Juan, l’oncle quinquagénaire de Raphaëlle, leur présentait. Il ne leur fallut pas une heure pour arrêter leur choix sur le carrelage du sol et les faïences de la salle de bain, et une petite demie heure de plus pour sélectionner un receveur de douche, une cuvette de toilette et une vasque montée sur un meuble, surplombée d’un miroir.

Juan, rompu à l’exercice pointu des devis, leur demanda quelques minutes supplémentaires pour affiner le leur. Camille et Émile retournèrent explorer la salle des ventes pendant que Raphaëlle se rapprochait de son oncle. Elle les rejoignit une minute plus tard et Camille l’interrogea du regard.

– J’ai dit à mon oncle que tu étais… une très bonne amie, dit-elle en rougissant et chuchotant en même temps. Je lui ai dit qu’il devait faire pour toi comme il ferait pour moi. Que tu es… comme… une sœur.

– C’est très gentil, répondit Camille en pressant le bras de Raphaëlle. Mais ton oncle est adorable et je ne veux pas qu’il…

– Ne t’inquiète pas, la coupa Raphaëlle. Il ne vendra pas à perte. Il te fera payer le transport et le prix d’usine. Crois-moi, il ne va pas couler parce qu’il te fait cette fleur !

En souriant à Camille, la jeune femme n’osait pas vraiment respirer. Pas depuis que sa main chaude s’agrippait à son bras. Quand elle le relâcha, elle fit glisser ses doigts jusqu’à la main de Raphaëlle et cette fois-ci elle lui fit la remarque :

– Tu as les doigts gelés !

Non contente de ce constat, Camille ramena sa seconde main autour des doigts tremblants de Raphaëlle qui se figea. Elle bafouilla dans un souffle :

– C’est de famille.

Camille attrapa ses deux mains et frotta les siennes vigoureusement tout en surveillant Émile du regard :

– Fais attention, mon cœur, tu peux regarder les panneaux, mais ils sont lourds, alors évite de les faire tomber.

Raphaëlle eut l’impression de se vider de tout son sang aux mots : « mon cœur ». Et le froid qui envahissait ses mains se propagea à tout son corps. Non, ces mots n’étaient pas pour elle. Ils ne le seraient jamais. Et ce serait tellement plus simple ainsi, alors pourquoi cet éclair douloureux ? Elle refusait d’y penser. Elle saurait faire taire son corps. Il le fallait.

Après quelques secondes qui lui parurent une éternité, Camille ralentit le rythme de ses frictions et reporta son attention sur les mains de la jeune femme.

– C’est une cause perdue, susurra Raphaëlle, la gorge nouée.

– Tu pourrais commencer par porter des gants !

La jeune femme n’osait pas croiser son regard. Elle cherchait une réponse impertinente pour cacher son trouble quand la voix grave de Juan se fit entendre. Brusquement, elle retira ses mains et les mit dans ses poches avant de se retourner. Camille ne remarqua pas qu’elle était devenue cramoisie jusqu’à la pointe des oreilles. Elle lui emboîta le pas jusque dans le bureau de son oncle.

*

– Cette fois, tu ne vas pas nous obliger à aller voir la concurrence, hein ?

Le devis de Juan était on ne peut plus satisfaisant. La mère et le fils se montrèrent particulièrement reconnaissants et Camille, dans son rôle de « meilleure amie, presque sœur », redoubla de gratitude :

– Nous n’oublierons pas ce que vous avez fait pour nous, Monsieur Del Rio. Et toi… qu’est-ce que je ferais sans toi ?

Raphaëlle n’eut pas le temps de comprendre ce qui l’attendait. Camille fondit dans ses bras et l’enserra de toutes ses forces. L’espace d’une seconde, le corps happé par cette étreinte, Raphaëlle eut l’impression que sa peau ne lui appartenait plus. Malgré les couches de tissu qui les séparaient, elles ne firent qu’une, comme les deux faces d’une même pièce. Les bras de Raphaëlle se refermèrent sur la nuque et les hanches de Camille dans un réflexe qui la bouleversa. Quand elle réalisa son geste, la jeune femme se pétrifia.

Camille, qui n’avait visiblement pas perçu la moindre gêne, maintint le contact quelques secondes avant de faire de même avec son fils. Le jeune homme fit semblant de se débattre une seconde, mais tendit une joue docile à sa mère pour que celle-ci y déposât un énorme baiser bien sonore.

Toujours figée, Raphaëlle se ressaisit quand Émile vint à son tour lui donner l’accolade.

Sur le trajet du retour, Raphaëlle n’osait parler. La mère et le fils semblaient épuisés mais heureux de leur journée. Le silence s’installa jusqu’à l’arrêt de la voiture.

– Alors ? » demanda Camille.

Raphaëlle leva le regard et croisa le sourire irrésistible de son interlocutrice.

– Ça t’intéresserait de travailler pour nous ? », poursuivit celle-ci.

La jeune femme sut qu’elle se perdait au moment où elle acquiesça de la tête.

– Évidemment », articula-t-elle.

– Évidemment ! », reprit Émile en échos. « C’est trop cool ! »

Sans remarquer le trouble de Raphaëlle, Camille sourit de plus belle et lui tendit une main pour sceller le pacte :

– Alors, vous êtes embauchée, mademoiselle Del Rio !

Sous les « hourras » d’Émile, Raphaëlle saisit cette main innocente.

– Bon sang ! Tu es encore gelée ! » s’exclama Camille.

– Elle doit être à moitié vampire », rit Émile.

Raphaëlle retira rapidement sa main pour la glisser dans sa poche avant de se retourner pour murmurer d’un ton menaçant :

– Et peut-être pas qu’à moitié… Et j’adore le sang frais des jeunes garçons !

– Même pas vrai ! Les vampires, ça préfère le sang des femmes, d’abord ! C’est maman que tu devrais mordre !

– Pour le sang frais, on repassera… Je suis bien trop vieille pour être mordue.

Raphaëlle s’étrangla, incapable de répondre quoi que ce fût.

– T’es trop nulle en vampires pour en être un !

– Et là, tu as affaire à un expert en matière de suceurs de sang… Émile a un doctorat en vampires. Il a tout vu, tout lu, tout écrit. S’il ne t’a pas démasquée plus tôt, c’est que tu dois être inoffensive…

Le fils sourit fièrement en validant les propos de sa mère. Raphaëlle frissonna. Si seulement tu savais. Arrête de sourire. Arrête d’en rire. Ne sois pas si sûre de…

Derrière, la portière s’ouvrit. Émile s’apprêtait à descendre mais sa mère le retint. Elle retrouva son sérieux et proposa à Raphaëlle de signer son devis dès qu’elle l’aurait finalisé. Elle serait absente en début de semaine mais elles convinrent de se voir le mercredi soir pour évoquer les prochaines étapes et démarches auprès des artisans et commerçants.

C’est tout naturellement que Camille se pencha sur elle pour lui faire la bise, noyant ainsi le regard de Raphaëlle dans l’odeur bien trop rassurante de sa chevelure.

– Merci encore, pour tout.

– Merci à toi de me faire travailler !

– J’ai telle ment hâte que tu commences !

– Moi aussi ! » reprit Émile.

– Émile, vient dire au-revoir à Raphaëlle.

Cette fois, le garçon sortit de la voiture et ouvrit la portière conducteur pour déposer un bisou vigoureux sur la joue engourdie de la jeune femme.

– Sois sage, Émile.

– Toi aussi ! Évite de mordre trop de gens…

Camille sortit à son tour en glissant un dernier mot à Raphaëlle :

– Je crois qu’il est mordu.

Elle la gratifia d’un clin d’œil, referma la portière et s’éloigna jusqu’à sa voiture en attirant son fils contre elle.

Moi aussi.

 

La suite ici…

9 réflexions sur “Du côté de chez soi (partie 3)

  1. Foudrag dit :

    Toutafait d’accord avé toi Foutrax ! Le cadeau est trop anticipé… y a sûrement un autre chapitre qui se prépare, enturbanné dans une couverture en mohair, imbibé de thé, le crayon sur l’oreille, la pipe aux lèvres… bref… j’imagine ! 😉

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  2. crobe31 dit :

    Boudu!! Mais comment ai-je pu passer à côté de cette suite si longtemps??!!! 😰
    C’est toujours un vrai plaisir de vous lire, la magie opère, le rapprochement est subtil et délicat 😌
    Merci de nous offrir vos belles histoires ☺️

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