Du côté de chez soi (partie 4)

Précédemment

 

VII

« Bonjour, vous êtes bien sur le répondeur de Raphaëlle Del Rio. Visiblement, je ne suis pas disponible, mais laissez-moi un message et je vous rappellerai. »

Camille sourit. Le message enregistré était sobre et pragmatique. Il ressemblait bien à la jeune femme. Après le bip, Camille se lança : « Bonsoir Raphaëlle, c’est Camille…Sauvan. On doit se voir demain soir mais impossible de me souvenir du lieu et de l’heure. Je viens juste de rentrer, rappelle-moi quand tu veux. »

Il était un peu plus de dix-neuf heures. Camille allait enfin pouvoir se poser, mais elle se sentait désœuvrée. Émile était avec son père cette semaine et comme à chaque fois, elle éprouvait cette étrange sensation de vide. Ses parents s’agitaient en cuisine et cela la réconfortait un peu. Elle ne pouvait s’empêcher de penser à ce que serait leur vie, une fois qu’ils auraient emménagé dans leur appartement… de ce que serait sa vie à elle, triste et solitaire une semaine sur deux.

Ses amies, comme sa mère, la poussaient à rencontrer d’autres hommes, à profiter de ses dernières années de fraîcheur, mais l’envie lui manquait. L’échec de son mariage était encore trop vif. Elle n’en voulait même pas à Lucas, qui n’était pas un mauvais bougre. Elle s’en voulait surtout à elle-même.

Pendant des années, elle avait accepté, par souci de confort et de convention, une vie qui l’étouffait. Lucas, au moins, n’avait pas fait semblant d’être heureux. Plusieurs fois, il avait essayé de tirer la sonnette d’alarme. Tout ce qu’il voulait, c’était la rendre heureuse, mais il en était incapable, et personne ne savait pourquoi. Surtout pas Camille. Elle avait une situation des plus aisées, un travail qui lui plaisait profondément, un mari attentionné et stable, un enfant en pleine santé et adorable… elle avait tout ce qu’on peut souhaiter. Aussi, ne s’autorisait-elle pas à remettre sa vie en question.

Et puis Julien était apparu. Et tout avait volé en éclat.

Julien avait été fraîchement embauché pour pallier une des pires crises de matières premières dans l’industrie de la parfumerie. D’un point de vue hiérarchique, il était son patron, mais dans la pratique, ils étaient plutôt collègues. Il la suivait partout, en rendez-vous, en déplacement, sur les sites de production. Alors qu’elle pensait qu’il l’épaulerait, il s’était révélé inquisiteur et lourd. Auprès de lui, elle avait toujours la fâcheuse sensation d’être espionnée. Et quand ils n’étaient pas ensemble, il la contactait par mail ou téléphone plusieurs fois par heure, sans respecter sa vie privée.

A de trop nombreuses reprises, elle avait dû le lui en faire la remarque. Sans compter les réflexions graveleuses, les regards lourds de sous-entendus et les invitations insistantes qu’elle repoussait inlassablement. Très rapidement, elle s’était sentie oppressée. Et pour couronner le tout, Lucas avait rajouté son grain de sel. Pour qui se prenait-il, ce Julien ? Ne pouvait-il plus vivre sans SA femme ? Fallait-il qu’il lui casse la gueule pour qu’il leur foute la paix ? Et Camille, pourquoi ne disait-elle rien ? Aimait-elle cela, que des hommes se battent pour elle ? Se sentait-elle flattée d’être le centre de leur attention ? Était-elle sensible à ses pseudo-charmes de gros lourdaud ? Ça devait être ça… Le trompait-elle déjà ? Après tout, ils étaient souvent en déplacement ensemble, c’était si facile de le cocufier…

Les excès de jalousie de Lucas l’auraient sûrement faite sourire si Camille ne s’était pas déjà sentie acculée par sa situation professionnelle. Au travail, tout allait de mal en pis. La parfumerie connaissait une crise sans précédent, et toutes les techniques commerciales qu’elle s’évertuait à mettre en place s’avéraient inutiles quand la production n’arrivait pas à suivre, faute de matières premières.

Il fallut quelques mois à ses patrons pour réaliser que Julien n’y changerait rien, et qu’au contraire, il avait nui à l’ambiance de travail. Il fut remercié dans le soulagement général de la gent féminine de la boite.

A la maison, cependant, le mal s’était insinué bien plus irrémédiablement, comme si Julien n’avait été que le prétexte à des années de reproches tus et accumulés qui brusquement remontaient à la surface.

Lucas avait pointé du doigt le manque d’investissement de Camille dans leur couple, dans leur foyer, même. Il avait pleuré sur leur misère sexuelle et sur leur complicité envolée. A chaque déplacement de sa femme, il l’avait harcelée de questions, il avait voulu tout savoir sur ses prospects, ses fournisseurs, ses contacts. Il avait soupçonné le boucher, le gardien de la résidence ou le chef de production de l’usine, son vieux collègue quasi septuagénaire, qu’elle connaissait depuis plus de dix ans.

En moins d’un an, leur couple avait été réduit en miettes, et elle n’avait rien fait pour le sauver. Elle n’avait rien dit, rien tenté. Elle avait observé l’inévitable comme si elle n’était pas réellement concernée. Même quand Émile lui avait demandé si elle avait vraiment trompé son père, elle s’était contentée de hausser les épaules en lui demandant de bien boutonner sa veste. Tout cela était tellement absurde.

Ils avaient pris la décision de se séparer pour la nouvelle année. Comme Lucas n’avait pas de famille dans le coin, c’était elle qui était partie. Il avait gardé la maison. Il ne lui avait fallu que quelques semaines pour rencontrer Leïla. Quand Émile lui avait appris que Lucas voyait quelqu’un et que c’était suffisamment sérieux pour qu’il la présente à leur fils, Camille avait été sonnée. De son côté, elle n’avait pas encore vraiment réalisé leur séparation.

Le divorce avait été prononcé peu de temps après la vente de la maison. Lucas et Leïla s’étaient très vite installés ensemble et Camille ne s’étonnerait pas d’apprendre prochainement un heureux événement. De son côté, elle s’était fixé un objectif simple : se donner le temps de savoir ce qu’elle voulait vraiment. L’appartement, c’était sa première étape vers une vie qui la satisferait enfin, peut-être.

Voir grandir Émile était un bonheur quotidien, mais quand il n’était pas là, sa vie lui semblait tristement incomplète. Qui était-elle avant d’être mère ? Se connaissait-elle, au fond ? Plus que jamais, elle avait l’impression d’errer dans des limbes d’incertitudes. Cela aurait dû l’effrayer, mais ce n’était pas vraiment le cas. Elle avait l’impression de devoir en passer par là pour se réaliser enfin.

Elle était perdue dans ses pensées quand sa mère l’appela. Le dîner était servi. Pendant une seconde, cela lui rappela sa période adolescente. Il ne fallait pas les faire attendre. Elle prendrait sa douche plus tard.

*

Le téléphone vibrait sur le lit quand elle entra dans sa chambre, une serviette enrubannée autour de sa tête et les pieds encore humides. Elle se précipita pour répondre à Raphaëlle. Celle-ci présenta ses excuses pour ce rappel tardif : il était plus de vingt-et-une heure trente et elle rentrait à peine de son chantier. Camille s’étonna : « Tu finis si tard ?

– On doit rendre le chantier demain, il faut mettre les bouchées doubles pour être dans les temps !

– Quelle abnégation…

La réponse de Raphaëlle échappa à Camille dont la serviette capillaire s’était dénouée. « Pardon. Tu disais ?

– Mais qu’est-ce que tu fais ? On dirait que tu es train de manger ton téléphone !

– Désolée… je sors de la douche, ma serviette s’est défaite… »

Raphaëlle ne répondit pas. Elle n’avait pu empêcher son imagination de visualiser le corps perlé et sublimement nu de Camille. Son cœur avait raté quelques battements et sa bouche s’était brutalement asséchée alors qu’une autre partie de son anatomie, au contraire, nageaient soudain dans le bonheur.

La jeune femme rassembla tout son courage pour combler ce silence gênant : « Si tu as besoin de quelques minutes pour… t’habiller… je peux…

– Non, je suis déjà habillée… enfin… en pyjama quoi ! C’est ma serviette pour les cheveux.

– Ah.»

Raphaëlle retrouva son souffle et poursuivit en essayant d’avoir l’air aussi décontracté que possible : « En pyjama ? Veinarde. Je rêve de pouvoir en faire autant… La douche est nécessaire… urgente, même !

– J’imagine. Je ne vais pas t’embêter longtemps…

– Tu ne m’embêtes pas. Et pour demain, c’est où tu veux, mais je ne peux pas vraiment te dire à partir de quand. On devrait finir vers dix-huit heures, mais jusqu’au dernier moment, tout peut arriver !

– Ne t’inquiète pas, ce n’est pas grave. C’est déjà très gentil de ta part de bien vouloir me consacrer un peu de temps… d’autant que tu es en vacances, non ?

– Pas de repos pour les braves !

– Barbare… Tu dois être vraiment à moitié vampire pour avoir autant d’énergie en finissant aussi tard… Moi, je suis vidée.

– N’aie pas peur, je ne te mordrai pas », répondit Raphaëlle, sans que Camille ne comprenne combien cette réplique lui coûtait.

Elle fut néanmoins récompensée par un petit rire cristallin. Tentant de reprendre son sérieux, Camille continua : « Voilà ce que je te propose : si tu finis à une heure décente, je t’invite dans le restaurant de ton choix. Je te dois bien ça. Mais prends le temps de te doucher avant, hein ?

– Et si je finis à une heure indécente ? » demanda Raphaëlle en essayant de ne pas penser aux efforts qu’elle devrait fournir pour un repas entier en tête-à-tête avec Camille.

– Si tu finis à une heure indécente, je prends à manger quelque part et je te rejoins… où tu veux ? »

L’innocence dans la voix de Camille rendait Raphaëlle complètement folle. Elle demeurait muette de frayeur, l’oreille suspendue à son portable, sa vie en attente.

– Chez toi ? » poursuivit Camille. « J’aurais bien dit chez moi, mais je ne veux pas t’imposer mes parents, et mon appartement n’est pas encore très accueillant…

– Si tu veux… » articula la jeune femme.

Son regard fit nerveusement le tour de la pièce. Partout, elle imaginait Camille et cela la pétrifia. Celle-ci poursuivait la conversation, sans remarquer son trouble : « Parfait. Alors je ne t’embête pas plus. Tu dois avoir hâte de te reposer un peu.

– Oui », avoua Raphaëlle.

Quand elles raccrochèrent, la jeune ferma les yeux et prit sa tête à deux mains. « Dans quelle galère tu t’es encore fourrée », pensait-elle. Elle respira à grandes goulées et d’un pas déterminé, elle quitta le séjour : demain, il fallait coûte que coûte qu’elle termine de bonne heure. Elle ne pouvait pas se permettre d’emmener Camille ici. Elle devait préserver son intimité, garder ses distances. En se déshabillant, elle constata, sans surprise, que son corps tout entier criait famine.

Bien qu’elle eût besoin d’une douche froide pour retrouver ses esprits, elle se laissa gagner par les bienfaits du jet brûlant sur sa peau et ses muscles tendus. Elle osait à peine se savonner de peur d’effleurer certaines zones un peu trop sensibles de son corps. En passant son visage sous l’eau, elle ferma les yeux et l’image de Camille mordit sa mémoire et sa chair dans la même seconde.

En sortant de la salle de bain, elle ne prit pas la peine de chercher quelque chose à manger. Elle avait une autre faim à assouvir. Il fallait… rien qu’une fois… Elle ne pouvait pas penser à autre chose.

Elle s’allongea, encore humide, sur son lit. La pointe de ses seins frotta sur le coton un peu trop rêche de la housse de couette quand elle se redressa sur ses coudes. Elles étaient presque douloureuses et palpitaient déjà au même rythme que son sexe. D’un lent mouvement de hanches, elle écrasa son bassin au moelleux de la couette. La résistance du matelas aiguisa son désir et elle répéta le geste, toujours aussi lentement mais en pressant de plus en plus fermement son pubis contre le matelas. Ses tétons la brûlaient. Son souffle s’accéléra. Il ne lui avait fallu que deux ou trois coups de hanches pour être au comble de l’excitation.

Elle rompit l’équilibre et s’écrasa contre la couette en faisant glisser une main jusqu’à son sexe. Quand deux de ses doigts se frayèrent un passage entre ses lèvres détrempées jusqu’à son clitoris, elle s’imagina le corps superbe de Camille qu’une grande serviette blanche dévoilait lascivement en tombant à ses pieds. Cette vision suffit à provoquer instantanément les vagues de volupté d’un orgasme qu’elle ne reconnut presque pas. Son corps s’était crispé et le plaisir l’avait envahie en crues et décrues successives, violentes et ce cataclysme était survenu presque sans la moindre stimulation physique.

Raphaëlle resta un moment sur le ventre, son sexe mouillé battant sur ses doigts. Quand elle se redressa, elle eut envie de pleurer. Elle enfila un T-shirt et se glissa sous la couette encore chaude et humide de son désir. Elle se recroquevilla et ferma les yeux à nouveau. Cette fois, c’était le sourire complice de Dina qui s’imposait à elle.

Dina.

Les larmes de Raphaëlle ruisselèrent en silence.

 

La suite ici.

11 réflexions sur “Du côté de chez soi (partie 4)

  1. crobe31 dit :

    Je crois que je n’aime pas beaucoup cette Dina même si pour le moment on ne sait rien d’elle!
    Ce suspense est insoutenable… la suite est prête?! 🤣

    J'aime

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