Du côté de chez soi (partie 5)

Précédemment

VIII

Il n’était même pas dix-sept heures quand Camille reçut le message de Raphaëlle. Elle venait de finir son chantier et lui laissait le choix du restaurant.

Camille opta pour une valeur sûre. Elle connaissait bien « La Cantina ». Sans être gastronomique, le restaurant offrait une carte originale et variée, à des prix à peu près raisonnables. C’était une adresse qu’elle utilisait souvent dans le cadre de son travail, soit pour y organiser des repas d’affaires, soit pour remercier ou encourager un client. Le service était discret et le cadre très sympathique.

*

Raphaëlle arriva avec un bon quart d’heure d’avance. Elle avait longtemps tergiversé pour le choix de sa tenue. Elle ne voulait surtout pas donner l’impression d’en faire trop, mais elle voulait ne pas détonner dans ce lieu assez chic. Elle ne voulait pas entacher l’aura de Camille. Elle avait tranché pour un jean bleu nuit, très moulant, et une chemise blanche, cintrée. Elle s’était trop longtemps observée dans son miroir pour être satisfaite de son apparence. Son maquillage, léger mais suffisant, la vieillissait un peu, mais cela n’était pas important : elle ne comptait séduire personne ! Ce n’est qu’à l’entrée du restaurant qu’elle se décida à ouvrir un bouton supplémentaire à sa chemise.

Le serveur, particulièrement courtois, lui proposa d’attendre Madame Sauvan à leur table ou au bar. La jeune femme s’installa prestement à l’un des tabourets très design qui lui faisaient face. Elle commanda une bière en se disant qu’il aurait sans doute été plus approprié de choisir un verre de blanc ou un cocktail branché, mais elle ne s’y connaissait absolument pas dans ce domaine.

Elle sirota sa bière en prêtant attention à la salle autour d’elle. La déco était un savant mélange de modernité et de vintage : suffisamment sobre et chic pour justifier un certain standing, et sans doute un certain prix, et en même temps, cosi et chaleureux, pour qu’on n’ait pas envie d’en sortir. Sa bière était accompagnée d’amuse-bouche faits maison et de petites olives en brochettes. Les lumières tamisées et le moelleux des tabourets et fauteuils étaient propices aux voluptés. Plus que jamais, Raphaëlle redoutait l’arrivée de Camille.

Quand celle-ci arriva devant « La Cantina », elle n’avait que quelques minutes de retard. Elle était essoufflée et affamée, et elle fut ravie de reconnaître la silhouette à la fois gracile et carrée de Raphaëlle au bar. Elle ôta son écharpe et maudit l’électricité statique qui ébouriffait fatalement sa chevelure. Elle s’apprêtait à la rejoindre quand elle remarqua qu’elle avait été devancée. Une grande jeune femme blonde, d’une petite trentaine d’années, accosta la belle brune. Raphaëlle semblait surprise mais son interlocutrice s’approcha pour lui parler au creux de l’oreille.

Se connaissaient-elles ? Camille l’ignorait. Sa curiosité fut piquée et sans perdre de temps, elle s’avança vers elles. De près, elle constata que Raphaëlle était devenue cramoisie, en particulier à la pointe des oreilles. L’inconnue commanda une bière pour Raphaëlle et celle-ci s’apprêtait à la refuser poliment quand elle aperçut Camille qui lui souriait. Son sang quitta instantanément son visage et elle manqua de tomber à la renverse.

Le barman déposa une bière bien fraîche sur le comptoir devant Raphaëlle avant de demander : « Et pour vous, mesdames ? »

Camille regardait Raphaëlle, la blonde regardait Camille et Raphaëlle aurait bien voulu regarder vers la porte de sortie, mais elle se ressaisit et accueillit sa future cliente avec empressement.

« Bonsoir Camille !

– J’espère que tu ne m’as pas trop attendue…

– Ah… je vois… », fit la blonde en reculant d’un pas.

Comme Camille la fixa sans comprendre, Raphaëlle rougit de plus belle. L’inconnue poursuivit en haussant les épaules : « Une belle soirée à vous, mesdames ». Elle ponctua son salut d’un clin d’œil et s’en retourna à l’autre bout du bar.

– Qui est-ce ? » demanda Camille. « Tu la connais ?

– Absolument pas.

– Alors pourquoi … »

Camille s’interrompit. Elle n’avait pas quitté la blonde des yeux et son regard à elle ne cessait de dévorer Raphaëlle. « Elle te draguait ?! », demanda Camille, mi abasourdie, mi amusée. La jeune femme secoua la tête en prenant un air horrifié. « Si, je suis sûre qu’elle te draguait ! Elle t’a offert un verre ! », poursuivit Camille, souriant de plus belle.

– Elle voulait peut-être seulement discuter », se défendit Raphaëlle, maladroitement. « Regarde, elle est seule…

– Et toi aussi tu étais seule… Et tu fais une belle proie ! Peut-être que je devrais m’éclipser. Elle est mignonne. Je ne voudrais pas t’empêcher de…

– Elle ne m’intéresse pas du tout », dit Raphaëlle un peu trop vite, un peu trop fort.

Camille réalisa soudain qu’elle avait peut-être franchi des barrières un peu trop intimes. Bien que leur relation soit très récente, elle se sentait parfaitement à l’aise avec Raphaëlle. Créer et entretenir des liens avec des gens, cela faisait partie de son travail. Elle savait y faire pour tisser des relations de confiance. Néanmoins, elle faisait très bien la part des choses entre des liens professionnels et des liens plus intimes. Elle avait très vite pressenti une forme de complicité assez évidente avec la jeune femme et elle s’imaginait sans mal devenir son amie. Mais elle ne la connaissait pas, pas encore. Peut-être avait-elle touché une corde sensible.

– Je ne voulais pas être indiscrète… et puis tu as déjà quelqu’un, peut-être… sans doute…

Le visage de Raphaëlle restait assez crispé. Elle n’avait pas vraiment envie d’aborder ce sujet avec Camille, pas dans cet endroit, pas après ce qu’elle avait fait la veille, pas tant que le désir la rongerait autant. Mais il le faudrait peut-être…

– Tu ne veux pas être indiscrète, hein… M’est d’avis que c’est pourtant dans ta nature… », répondit-elle en soupirant.

– Moi ? Jamais !

Le sourire de Camille fit fondre les réserves de la jeune femme. « Allez, viens, notre table nous attend… », fit-elle, résignée.

En traversant la pièce, elles passèrent devant la belle blonde qui ne les quitta pas des yeux. Raphaëlle fixait la table, au loin, mais Camille croisa son regard et lui rendit son clin d’œil dans un petit rire provocant. La blonde leva une main en inclinant la tête. Elle s’avouait vaincue. Intérieurement, Camille était hilare. Quand Raphaëlle se retourna pour lui présenter sa chaise, elle comprit tout de suite d’où venait son sourire.

– Arrête… Pitité… N’en rajoute pas !

– Oh…allez, avoue, c’est plutôt flatteur, non ?

Raphaëlle gronda. Elle présenta galamment une chaise à Camille et celle-ci releva la galanterie en haussant un sourcil approbateur. Raphaëlle rougit et grogna à nouveau, et quand Camille recouvrit sa main de la sienne avant de s’asseoir, comme pour la remercier, elle sursauta violemment. « Désolée, s’excusa Camille… Maudite électricité statique… ». Un serveur s’était approché d’elles et offrit une chaise à Raphaëlle qui s’empressa d’aller s’installer.

Elles restèrent muettes le temps que le serveur distribue les cartes et leur propose les suggestions du chef, mais dès qu’il s’éloigna, Camille reprit : « C’est parce que c’est une femme, que ça te dérange ? ».

Raphaëlle se racla la gorge. Visiblement, elle ne pourrait pas y couper ;

– Une femme ou un homme, c’est pareil », dit-elle d’un ton bourru.

– Euh… pas vraiment, mais la biologie, ça n’était sans doute pas ta matière préférée…

Camille riait et Raphaëlle lui fit une petite grimace lourde de sous-entendu. Mais la curieuse attendait une vraie réponse.

– Je n’aime pas qu’on m’aborde. Pas comme ça. C’est trop…

– Direct ?

– Oui.

– Et… est-ce que la demoiselle s’est complètement fourvoyée sur ton compte ?

– Hein ?

            Raphaëlle faisait mine de ne pas comprendre, mais Camille n’était pas dupe. Elle ne voulait pas la pousser dans ses retranchements, mais elle était de plus en plus curieuse. La réaction de la jeune femme l’avait à la fois amusée et interrogée. Elle semblait si forte et sûre d’elle, et puis tout à l’heure, elle avait eu l’air d’une enfant de trois ans surprise en train de faire une bêtise. Camille la regarda. Elle était vraiment très belle. D’une beauté assez atypique. Ses traits fins et forts reflétaient une attitude à la fois volontaire et délicate. Elle n’avait aucun mal à comprendre qu’elle fût une proie alléchante pour les hommes comme pour les femmes. Devant son air pincé, elle ajouta avec prudence : « Tu n’es pas obligée de répondre si ça te gêne… »

            Raphaëlle grommela quelque chose d’incompréhensible en cachant son visage derrière la carte, qui paraissait soudain la captiver.

« Tu as dit quelque chose ? » s’entêta Camille.

– Non, elle ne s’est pas fourvoyée », répéta-t-elle un tantinet plus haut.

– Ah ! Et c’est un problème ?

– Je ne sais pas. C’en est un ?

Raphaëlle baissa la carte et soutint péniblement le regard de Camille. Elle craignait plus que tout que cette découverte ne la fasse fuir, et cette crainte n’avait rien à voir avec la perte d’un chantier. Elle ne supporterait pas d’être un monstre aux yeux de Camille. Mais celle-ci écarquillait de grands yeux amusés.

– Un problème pour moi ? Certainement pas ! C’est pour ça que tu étais si mal à l’aise ? Tu avais vraiment peur que ça me dérange ? Je… J’ai l’air homophobe ?

Raphaëlle se détendit enfin et rit de son étonnement.

– Non, pas du tout, mais… Ce ne serait pas la première fois.

– Hum… Désolée.

– Ne t’excuse pas.

Ce fut le moment que choisit le serveur pour venir prendre commande. Camille conseilla deux ou trois plats qu’elle connaissait bien et leur choix fut vite arrêté. A nouveau seules, Camille reprit : « Sincèrement, si ça te dérange d’en parler, j’éviterai le sujet. Mon indiscrétion a des limites, hein…

– J’ai bien du mal à le croire… Quoi qu’il en soit, je doute que mes… préférences aient une quelconque importance ce soir. Nous sommes là pour parler affaire, Madame Sauvan », dit Raphaëlle en adoptant un ton très professionnel et sentencieux.

Camille nota la diversion et s’adapta à la tournure que prenait la conversation. Elle adopta un petit air timoré et une voix aigrelette.

– Alors que nous reste-t-il à faire pour boucler ce devis, madame la maîtresse d’œuvre ?

Visiblement soulagée, Raphaëlle conserva son rôle pompeux et énuméra les étapes restantes. Elles avaient encore du pain sur la planche. Le service des entrées et plats leur laissa à peine le temps de faire le tour de la question. Camille était dépitée : « Je ne pourrai jamais faire tout ça avant samedi… Je crois que je devrais attendre jusqu’à la semaine prochaine pour mon devis… et toi… tu risques de commencer un autre chantier, non ?

– Mais non, ne t’inquiète pas ! Et puis j’ai déjà annoncé à mon père que je commençais chez toi lundi. Il a prévu les plannings en fonction.

– Mais quand aurai-je le temps de passer voir pour les peintures ? et pour la porte coulissante ? et pour…

– J’ai une idée », l’interrompit Raphaëlle. « Tu as dit que tu travaillais demain et vendredi, mais que tu pouvais déplacer certains rendez-vous, non ?

– Oui.

– Est-ce que tu peux te libérer une demi-journée ? Quand ça t’arrange, demain ou après-demain…

– Demain, c’est sûr que non, mais vendredi après-midi, c’est possible. Tout le monde finit plus tôt, le vendredi, et puis j’ai des heures à récupérer. Je n’ai qu’un déjeuner à déplacer, ça devrait être faisable.

– Alors fais-le. Je passe te chercher quand tu es libre et on fait la tournée ensemble… si tu le veux, bien sûr…

– Tu es sérieuse ? Mais tu es en vacances !

– En week-end prolongé, seulement. Et puis si je ne t’aide pas, le devis ne sera jamais prêt pour lundi…

– Mais…

– Et puis je me connais, si on ne fait pas ça, je vais finir sur le chantier de Miguel et il va falloir poncer. Je déteste poncer.

– Les vacances, ce n’est pas ton truc, hein…

– Pas vraiment, non.

Camille observait Raphaëlle. Avec son petit air bourru et son regard déterminé, elle était adorable. Où était passée la jeune femme rougissante et effarouchée qu’elle avait rencontrée tout à l’heure ? Là, elle retrouvait la Raphaëlle pleine d’assurance qu’elle commençait à connaître. Elle tenait à la remercier pour tout ce qu’elle faisait pour elle et son fils, mais la jeune femme rosit et secoua la tête :

– C’est normal ! N’importe qui ferait pareil !

– Tu parles. T’aurais vu les gars qui m’ont fait les premiers devis… J’ai tout de suite vu le symbole des euros pirouetter dans leurs yeux comme dans une machine à sous dès qu’ils ont su que j’étais mère célibataire et que je n’avais pas d’homme sous la main pour chapeauter le chantier.

– Des rapaces. Il y en a dans le métier.

– Alors j’ai beaucoup de chance d’être tombée sur toi. »

Camille avait attrapé de ses doigts chauds la main glacée de Raphaëlle. Elle l’avait pressée comme pour appuyer ses propos et la jeune femme ne pouvait détacher son regard de leurs mains jointes. La peau de Camille était d’une douceur affolante, et ce geste, anodin pour quelqu’un d’aussi tactile qu’elle, était une torture sans nom pour Raphaëlle.

– Tu as encore les mains gelées », gronda Camille au moment où le serveur vint leur proposer desserts et cafés.

Bien que leurs estomacs fussent rassasiés, elles décidèrent de partager des profiteroles : « C’est trop copieux pour une seule personne, mais si tu partages avec moi, je me laisse tenter », avait dit Camille.

Le serveur ne tarda pas à leur apporter une monstrueuse assiette de ces choux à la glace. Il leur fournit une cuillère chacune et une seconde assiette, puis s’éclipsa discrètement. Elles ne prirent pas le temps de diviser le dessert : il fallait absolument tout manger alors que le chocolat était encore chaud et fondant !

La gourmandise dans les yeux de Camille labourait les entrailles de Raphaëlle, mais elle s’évertuait à manger leur dessert aux sons irréguliers des cuillères qui s’entrechoquaient. A la dernière bouchée, Raphaëlle ferma les yeux et soupira. Le repas ne s’était pas si mal passé, finalement. Il avait été assez productif et presque inoffensif. Elle avait tenu le coup. Elle avait résisté. Elle serait peut-être capable de travailler pour Camille sans faire de faux pas.

Quand elle rouvrit les yeux sur le visage radieux et souriant de Camille, elle sut qu’elle se mentait.

– C’était trop bon pour être honnête », dit Camille.

Raphaëlle grogna sans oser la regarder davantage. A son grand désarroi, Camille profita de cette minute de silence pour demander :

– Alors ? Tu ne m’as pas dit, tout à l’heure… Cette blonde, elle ne t’intéressait pas parce que tu as quelqu’un ?

– C’est vrai que tu n’es pas du tout indiscrète… », grommela Raphaëlle.

Mais devant le sourire innocent de Camille, elle fit un effort manifeste pour répondre : « Non, je n’ai personne.

– Mais pourquoi ? s’étonna Camille.

– Je n’ai pas le temps pour… ça.

– Ben voyons. C’est sûr que si tu passes tes soirées, tes week-ends et tes vacances à bosser, ça n’aide pas.

– Voilà.

– En tout cas, ça confirme la théorie d’Émile !

Devant l’air interrogateur de Raphaëlle, Camille expliqua : « Il te dirait qu’il est de notoriété publique que les femelles vampires ont bien souvent des tendances lesbiennes…

– Ah… Ton fils est donc parfaitement au courant de ce qu’impliquent des « tendances lesbiennes »…

– Évidemment ! Il a lu Sheridan Le Fanu…

– Connais pas.

– Un auteur irlandais, je crois, qui a écrit un petit roman, ou une nouvelle, je ne sais plus trop, qui s’appelle Carmilla, une vampire… amoureuse d’une femme.

– Et tu laisses ton fils lire ce genre de choses ?

– Pourquoi pas ? Je préfère qu’il lise tout ce qu’il veut plutôt que de passer son temps devant un écran. Tu trouves que ce serait mieux qu’il apprenne ce qu’est une lesbienne dans un film porno ?

La remarque choqua Raphaëlle. D’abord parce qu’elle était surprise de la liberté avec laquelle s’exprimait Camille sur le sujet, puis par la pertinence de son propos. Elle ne pouvait s’empêcher de convoquer ces images absurdes qu’elle avait plus d’une fois rencontrées sur la toile. Des images aussi grotesques que vulgaires et qui lui avaient fait honte.

– Certes… Hum… Bon… Mais tu pourras rassurer Émile. Je ne mords pas les garçons.

– Je crois qu’il s’inquiétait surtout pour moi !

Raphaëlle rougit, incapable de répondre.

– Il me regarde encore avec ses yeux d’enfant, sans comprendre que sa mère est bien trop vieille pour susciter l’appétit de qui ou de quoi que ce soit !

Raphaëlle s’insurgea malgré elle : « Ne dis pas ça, tu es tout à fait… euh… ». Elle s’interrompit, comprenant qu’elle s’était laissée entraîner sur un terrain bien trop glissant. Une seconde, elle chercha un moyen de s’en sortir. Elle termina sa phrase à mi-voix avant de reprendre avec véhémence : « euh… appétissante… MAIS tu n’as aucune inquiétude à avoir, hein… Je ne te mangerai jamais, hein ? ».

Camille la regardait étrangement. Raphaëlle essaya de sourire, mais elle savait que ce sourire n’aurait rien de naturel. Elle ressentit le besoin urgent de sortir en courant, mais elle avait les jambes en mousse. Au lieu de cela, les mots fusèrent, bousculés et maladroits : « Je veux dire que je n’ai pas faim, tu vois… Et que même si j’avais faim, je ne t’envisagerais pas comme de la nourriture… parce que… parce que tu n’es pas mon… genre de nourriture… puisque… tu… tu aimes les… les loups-garous… et… et puis c’est nul cette métaphore ! Bon… on demande l’addition ? »

Raphaëlle était écarlate. Camille, elle, éclata de rire.

Quelques minutes plus tard, elles quittaient le restaurant. Au bar, la blonde avait disparu, sans doute depuis longtemps. Raphaëlle la maudit néanmoins. A cause d’elle, elle s’était ridiculisée. Elle n’osait plus regarder Camille dans les yeux. Elle la raccompagna malgré tout jusqu’à sa voiture et quand elle lui tendit la joue, elle y déposa un chaste baiser d’au revoir.

En rentrant chez elle, Raphaëlle était atterrée. Comment allait-elle pouvoir gérer des semaines de travail chez Camille ? Comment allait-elle supporter de la voir si régulièrement ? Et vendredi… où trouverait-elle la force de passer des heures avec elle, si tôt après cette soirée désastreuse ?

*

            Les draps étaient bien trop froids. C’était une des choses qui la perturbaient le plus, depuis qu’elle redormait seule. Camille frissonna en se pelotonnant dans sa couette. La fatigue l’envahit rapidement, mais comme tous les soirs, elle se repassait les moments forts de sa journée en mémoire.

            Pour la première fois depuis longtemps, elle avait beaucoup ri ce soir. Pas parce qu’elle était payée pour être une bonne commerciale, mais parce qu’elle avait partagé un bon moment avec quelqu’un d’autre que son fils ou ses parents. Malgré l’émulation liée à sa profession, elle avait oublié ce que c’était que d’avoir une vie sociale.

            Certes, Raphaëlle serait son employée, pour un temps, mais elle ne doutait pas que leur relation dépasserait le cadre et la durée de leur contrat. Elle la trouvait très attachante et se sentait en confiance avec elle. Elle s’amusait de ses réactions et appréciait la vivacité de leurs conversations.

Son homosexualité ne l’avait pas vraiment surprise sans qu’elle ne se fût jamais vraiment posé la question. En y repensant, elle décida que cela lui allait bien. Elle aurait eu bien du mal à imaginer la jeune femme en couple avec un homme… sans savoir exactement pourquoi. Il était toutefois étrange qu’elle fût célibataire. Elle avait tout pour plaire. Elle était jeune et belle, forte et attentionnée, et sous son évidente timidité se cachait un charme fou.

Raphaëlle ne lui avait sans doute pas dit toute la vérité. Elle devait en faire chavirer, des têtes et des cœurs ! A commencer par la blonde au bar… Elle avait particulièrement rougi pour une femme qui restait soi-disant insensible au rentre-dedans de la belle inconnue. Camille avait du mal à croire que ce genre de femme pût ne pas être au goût de n’importe quelle lesbienne. Elle-même l’avait trouvée tout à fait charmante, et pourtant… elle n’aimait que les loups-garous… non ?

Quoi qu’il en soit, cela ne la concernait en rien. Et par chance, elle-même n’était pas le genre de « nourriture » dont raffolait les lesbiennes… En tout cas, pas Raphaëlle. Au moins, là-dessus, elle avait été claire… enfin, presque. « Jamais » elle ne la mangerait, « jamais… », avait-elle dit…

Au plus moelleux de la nuit, Camille glissa dans son sommeil, bercée par le murmure étouffé de la voix de Raphaëlle…

 « appétissante… »

 

La suite ici

Image : illustration de Carmilla de Sheridan Le Fanu

13 réflexions sur “Du côté de chez soi (partie 5)

    • pucedepoesir dit :

      @scalepa : c’est ce qui arrive quand il faut choisir entre écrire et corriger… le plaisir l’emporte sur le devoir… c’est moche d’être aussi faible.
      Pour le mystère, il faudra attendre encore… Celle-ci risque d’être looooooongue… 😀

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  1. crobe31 dit :

    Merci merci merci pour cette suite!
    Dommage pour les copies mais nous, on ne va pas s’en plaindre 😂
    Hâte de voir les réactions de Camille maintenant qu’elle sait que Raphaëlle est lesbienne! Et surtout l’évolution de leur relation! Patience patience 😉

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    • pucedepoesir dit :

      Aucune pitié pour mes élèves, @crobe31… Je les entends déjà râler demain… Plus que quelques heures pour corriger un tas entier… et la suite de cette nouvelle qui me démange le bout des doigts… Rendez-moi ma conscience professionnelle, et vite !! 😛

      Aimé par 1 personne

      • crobe31 dit :

        Aïe! Bon courage pour les corrections! Je vais essayer d’etre sage alors et de ne pas trop demander la suite, peut-être que votre conscience professionnelle reviendra vite 😅

        Aimé par 1 personne

  2. KERVELLA dit :

    Oh noooon, il ne faut pas laisser passer l’inspiration et l’envie alors que les copies seront toujours là et vos élèves je suis sûr vous pardonneront surtout s’ils ont une bonne note 😀.Bon dimanche studieux car je pense que la raison sera la plus forte et ma patience sans borne.😉😘

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