Du côté de chez soi (partie 6)

Précédemment

IX

– C’est fait, madame Sauvan. Votre déjeuner de demain est remis à mardi prochain. Même heure, même endroit. J’ai modifié la réservation auprès du restaurant également.

– Nadine, cela fait mille fois, au moins, que je vous dis de m’appeler Camille.

– Ce n’est pas à mon âge que je vais changer mes habitudes, madame.

Camille soupira et remercia sa secrétaire. Elle s’était attachée à la vieille dame, ces dernières années. Celle-ci semblait faire partie des murs : elle était dans l’entreprise Fayan-Bertot depuis près de quarante ans et tout le monde la respectait énormément. Elle connaissait chacun des rouages de cette boîte, du dosage parfait de sucre dans le café pour le grand chef à la pression maximale du composteur de carton que l’usine utilisait pour recycler les tonnes d’emballages qu’elle recevait chaque semaine.

Camille s’était maintes fois interrogée au sujet de la vieille dame. Elle ne comprenait pas comment quelqu’un d’aussi qualifié pouvait rester aussi longtemps au même poste. Elle aurait dû, au moins, passer assistante de direction. Nadine connaissait chaque employé bien mieux que le RH, elle était une mine de savoirs dans le domaine de la parfumerie, mais c’était un petit être frêle et discret. Elle ne parlait que lorsqu’on lui posait une question, et elle avait toujours la réponse parfaite qu’elle donnait comme s’il s’agissait d’une évidence, sans pour autant paraître condescendante.

Quand Camille avait été promue à ce poste après moins de deux ans de secrétariat, elle n’avait pas compris. Nadine était la plus extraordinaire assistante commerciale qu’elle ait jamais connue. Certes, elle-même s’était démenée pour obtenir son statut de commerciale. Elle avait travaillé sans compter les heures, et pourtant, elle venait d’avoir Émile. Et Nadine ne semblait même pas lui en tenir rigueur. Au contraire, elle l’avait aidée du mieux qu’elle l’avait pu. Elle l’avait formée bien plus que ses employeurs ou son prédécesseur.

Un jour, elle s’en ouvrit à son supérieur, mais le vieux monsieur débonnaire s’était contenté de rire en lançant un énigmatique : « Nadine ? Elle pourrait être notre PDG depuis longtemps ! ». Elle n’avait jamais osé creuser le sujet ni en parler directement à l’intéressée. Aujourd’hui, Camille était secrètement très heureuse que la vieille dame travaillât avec elle. Elle envisageait leur relation professionnelle comme un vrai partenariat et la bienveillance que lui prodiguait Nadine lui attirait les jalousies de certains de ses collègues.

Camille observait sa collaboratrice. Celle-ci s’était replongée devant son ordinateur et traitait les commandes de la journée. Camille aurait dû faire de même, mais elle avait bien du mal à se concentrer. La lumière de son propre écran brouillait sa vue et ses pensées dérivaient vers sa nouvelle vie. La blancheur de l’écran se muait en des murs refaits à neuf, éclatants.

Elle promenait un regard embué et émerveillé sur ce qu’elle imaginait comme sa future cuisine. Les plans de monsieur Legrand, le cuisiniste conseillé par Raphaëlle, avaient pris forme dans ses rêveries. Les portes laquées blanches y reflétaient les rayons du soleil qui filtraient de la grande baie-vitrée ainsi que du velux. Au sol, les carreaux de chez Juan rappelaient les teintes claires des plans de travail en quartz de la cuisine, et ils conféraient à la pièce une chaleur des plus agréables.

Camille en était à agrémenter son futur salon de plantes vertes et de tapis quand le téléphone la rappela à la réalité. Le grand chef en personne voulait la voir.

Comme à chaque fois qu’elle était convoquée chez monsieur Bertot, Camille s’affola quelque peu. Patrick Bertot était un vieux monsieur aujourd’hui. Il avait hérité son entreprise de son père, qui l’avait lui-même héritée de son propre père. L’association avec la famille Fayan n’était plus qu’un vague souvenir qui remontait à plus de trois générations. C’était les Bertot qui, de pères en fils, avaient rendu l’entreprise pérenne. Patrick Bertot était devenu « Monsieur Bertot Père », et aujourd’hui, l’entreprise était essentiellement dirigée par son fils, Christian Bertot, ainsi que deux associés minoritaires.

Camille ne le fit pas attendre. Elle entra dans son bureau après deux coups brefs à sa porte. Monsieur Bertot Père paraissait en bonne forme pour son âge. Il s’avança et serra la main de son employée en la priant de s’asseoir. Dans sa poitrine, le cœur de Camille battait à vive allure.

– Madame Sauvan, je pense que vous savez pourquoi vous êtes ici.

Camille déglutit avec peine. Non, elle ne le savait pas. Avait-elle fait une bêtise ? c’est vrai qu’elle était distraite ces derniers temps, mais… Non, elle ne voyait pas. Elle s’excusa de son ignorance auprès de Monsieur Bertot Père.

– Nadine, dit-il, comme si ce simple nom devait faire toute la lumière.

– Monsieur ?

Lisant l’incompréhension dans le regard de son employée, Monsieur Bertot Père poursuivit :

– Comme vous le savez, Nadine prend sa retraite le mois prochain…

            Camille sursauta. Première nouvelle ! Sa surprise ne passa pas inaperçue.

– Comment… elle ne vous l’a pas dit ?

Camille demeura silencieuse.

– Non, évidemment qu’elle ne vous l’a pas dit, cette vieille cachottière… Mais Monsieur Autran, notre RH, ne vous en a pas informée ?

Camille n’était pas du genre à enfoncer ses collègues, aussi n’osa-t-elle répondre.

– Il aurait dû le faire. La semaine prochaine, vous commencerez à former votre nouvelle secrétaire. Une certaine Anne Trocella. Elle sera en formation tout le mois avec Nadine et vous. Je sais que je peux compter sur vous deux pour qu’elle s’intègre rapidement à l’équipe.

– Oui monsieur.

Camille était abasourdie. Nadine allait partir. Si vite ? Et elle ne lui en avait même pas parlé ! Elle devait pourtant bien le savoir, et depuis un moment… Pourquoi diable avait-elle cru bon de garder le secret ? N’était-elle pas digne de confiance ? Camille savait que Nadine n’était pas du genre expansif, néanmoins, elle se sentait blessée d’apprendre son départ de cette manière. D’apprendre son départ tout court. Comment pourrait-elle se passer d’elle ?

Monsieur Bertot Père l’interrompit dans ses récriminations silencieuses :

– Si je vous ai fait venir, Madame Sauvan, c’est parce que le départ de Nadine sera un événement, chez Fayan-Bertot. C’est notre plus ancienne employée et c’est… un sacré personnage. Je crois que vous vous entendez bien, toutes les deux.

– Elle m’est indispensable, monsieur.

– Elle est indispensable à chacun de nous. Vous la connaissez bien ?

– J’aime beaucoup travailler avec elle, monsieur, mais je ne peux malheureusement pas dire que je la connais…Elle est très discrète et n’évoque jamais sa vie privée.

– Pourtant, je suis sûre que cette vieille bique connaît les secrets de tout le monde, ici !

Camille essaya de ne pas laisser paraître son étonnement. Elle n’avait jamais entendu Monsieur Bertot Père parler aussi trivialement de l’un de ses employés.

– C’est bien mon problème, poursuivit-il. Elle sait tout sur tout le monde, mais nous ne savons pas grand-chose d’elle, à part cette vieille légende…

– Une légende, monsieur ?

– Rien de très important… Elle vous racontera peut-être…

Camille était intriguée. Monsieur Bertot Père était gêné, et cela non plus, elle ne l’avait jamais vu. Le vieux monsieur rosit légèrement et poursuivit :

– J’ai une mission pour vous, madame Sauvan. Fayan-Bertot a toujours mis un point d’honneur à remercier aussi justement que possible nos employés, surtout ceux qui, comme Nadine, ont consacré leur carrière au bon fonctionnement de cette entreprise. Nous sommes une grande famille, vous le savez… Nous ne sommes pas ingrats sur les indemnités de retraite, mais nous tenons à faire un cadeau personnalisé à chacun. Cela fait bientôt quarante ans que Nadine travaille pour nous. Je me rappelle comme hier de son premier jour parmi nous. Elle connaît cette boîte sans doute mieux que moi et j’aimerais lui faire un cadeau à la hauteur de ses années de labeur.

Monsieur Bertot Père semblait sincèrement ému. La plupart du temps, Camille ne voyait les Bertot que comme des employeurs un peu plus sympathiques que la moyenne. Les entreprises familiales avaient la singularité d’être, du moins en apparence, plus chaleureuses que les autres. Mais elles avaient aussi des disfonctionnements liés à leur essence : les dirigeants héritaient du titre par leur naissance, non pour leurs compétences. Monsieur Bertot Fils, Christian, était malheureusement l’archétype du patron parvenu mais peu compétent. Patrick Bertot n’était pas un homme très charismatique, mais c’était un homme bon. Il continua :

– Vous sentiriez-vous l’âme d’une enquêtrice, Camille ?

– Monsieur ?

Le vieil homme souriait, espiègle.

– Il me faut une idée au plus vite. C’est vous qui êtes la plus proche de Nadine… Voudriez-vous au moins essayer ?

Camille était bien embêtée. Elle n’avait aucune idée en tête et ne s’imaginait pas pouvoir tirer les vers du nez d’une collaboratrice qu’elle côtoyait tous les jours et qui ne l’avait même pas prévenue de son départ en retraite ! Mais elle trouvait l’attention de Monsieur Bertot Père louable et elle appréciait trop Nadine pour refuser.

– Je ferai de mon mieux, monsieur.

– Très bien. Je compte sur vous, mon petit.

Le vieux monsieur la laissa regagner son bureau, perplexe. Quand elle se retrouva nez-à-nez avec sa mystérieuse collègue, celle-ci leva un sourcil interrogateur. Camille devait en faire, une tête ! Aussi, elle ne passa pas par quatre chemins :

– Nadine… Comment vais-je faire, sans vous ?

– Monsieur Autran vous a enfin annoncé mon départ ? Il aura pris son temps…

La vieille dame haussa les épaules avec une petite moue désapprobatrice qui manquerait à Camille.

– Ce n’était pas monsieur Autran, c’était monsieur Bertot.

– Monsieur Bertot… Père ?

La surprise de Nadine se dissipa dès lors que Camille le lui confirma. Elle s’empressa alors de secouer la tête en disant avec véhémence :

– Dites-lui que je ne veux rien. Rien du tout. Surtout rien.

– Mais… comment…

Camille la regardait, abasourdie.

– Qui croyez-vous que monsieur consultait, jusqu’à présent, pour faire ses cadeaux de départ ?

– Évidemment…

La vieille dame haussa à nouveau les épaules avant de se replonger dans son bon de commande.

– Mais Nadine… Pourquoi ne m’avez-vous rien dit ?

– Je ne voulais pas vous embêter avec ça, madame. Vous avez bien d’autres choses en tête en ce moment.

– Enfin, Nadine !

– Ne vous inquiétez pas, je formerai la nouvelle. Vous ne vous rendrez même pas compte de la différence…

– Nadine ! Enfin…

– Oui, enfin… si monsieur Autran a fait correctement son travail, pour une fois…

– Nadine…

Camille était soufflée. La vieille dame ne quittait pas son petit air bougon. Elle dodelinait de la tête, comme quand elle était contrariée et elle semblait pressée de se remettre au travail. Avant de retourner s’asseoir à son bureau, Camille posa une main sur son épaule en répétant : « Comment vais-je faire sans vous ? ».

*

Toute la soirée, Camille broya du noir. Ce départ la contrariait bien plus qu’elle ne l’aurait cru. Décidément, ces prochaines semaines la feraient vraiment basculer dans une nouvelle vie ! Elle s’en voulait d’en savoir si peu sur sa collègue. A Nadine, elle avait tout raconté : chaque nouvelle fierté ou inquiétude concernant Émile, son divorce, ses déboires avec Julien… Elle avait d’ailleurs été une des rares à s’insurger du comportement de ce supérieur auprès des patrons. Elle perdait une sacrée alliée et, comme elle venait de s’en rendre compte, une amie très chère, même si elle-même n’avait pas fait grand-chose pour gagner cette amitié.

 Pour se changer les idées, elle appela Émile. Son fils décrocha le téléphone, surexcité :

– Alors, tu as vu Raphaëlle ? Elle commence quand ? Je pourrai l’aider ? Dans trois semaines, c’est les vacances et si tu es d’accord, je pourrais…

Camille sourit. La voix de son fils et son enthousiasme la réconfortaient un peu. Il posa tellement de questions qu’elle en perdit le fil. Ce projet d’appartement l’obnubilait presque plus qu’elle. Il avait plein d’idées qu’il voulait lui soumettre. Une grande partie de ces idées concernait sa chambre. A chaque nouvelle perspective évoquée, il concluait par « Il faudra voir avec Raphaëlle si c’est faisable », à tel point que Camille fit semblant de s’insurger : « Et accessoirement, tu m’autorises à donner mon point de vue ?

– Pffff… t’es bête, maman.

– Oui, je sais, mais elle, c’est un vampire !

Entendre rire son fils, Camille ne connaissait pas de meilleur remède. Elle raccrocha le cœur bien plus léger. Oui, sa vie prenait un nouveau tournant. Cela impliquait des pertes, des incertitudes, mais elle avait hâte d’explorer certains nouveaux horizons.

Cette nuit-là, elle fit un rêve étrange. Elle se trouvait dans un de ces films d’aventure ou l’héroïne déjoue mille pièges dans une course poursuite effrénée. Son fils était avec elle. Parfois il l’aidait, parfois, elle devait le sauver d’un danger imminent. Ils traversaient des paysages improbables, tantôt des forêts, des rues surpeuplées, des monuments historiques… un sphinx énigmatique prenait les traits de Nadine. Il se fit leur allié avant de disparaître. Le rêve s’obscurcit jusqu’à ce qu’on ne distingue plus grand-chose aux paysages traversés. Émile attira l’attention de sa mère sur une énorme chauve-souris qui se métamorphosa, sous leurs regards médusés, en une femme superbe. Le jeune garçon, fasciné par son corps nu et blanc qui scintillait presque dans les ténèbres environnantes, s’avançait malgré les cris de sa mère qui pressentait la menace. « N’aies pas peur, maman, disait Émile. Elle n’a pas de dents. Elle ne te sucera pas, jamais. »

Camille s’éveilla en sursaut. Elle avait reconnu le visage de Raphaëlle sur ce corps diaphane, et elle avait cessé d’avoir peur pour son fils. C’est pour elle, qu’elle avait eu peur. Une peur déconcertante. Troublante. Une peur qu’elle ne savait pas nommer. Au plus intime de la nuit, elle rit de sa puérilité. Tous les deux, avec leurs histoires de vampires, ils allaient finir par la contaminer.

*

Au matin, elle se leva avec une curieuse sensation au creux du ventre. Aujourd’hui, elle vivrait ses dernières heures de travail avec Nadine. A partir de la semaine prochaine, une « étrangère » leur collerait aux basques.

Aujourd’hui, elle passait l’après-midi avec Raphaëlle.

X

– Il ne nous reste plus qu’à passer choisir la peinture, dit Raphaëlle. Pour le blanc mat, on peut rester sur celle qu’on a vu chez Leroy-Merlin, c’est un très bon rapport qualité prix. Mais pour la couleur, le plafond, les boiseries et la salle de bain, j’ai une bonne adresse.

– Je n’en doute pas.

Depuis plus de trois heures, elles écumaient les magasins en quête de devis et de conseils en tous genres. Elles s’étaient occupées des portes de placards et des matériaux lourds (plâtres, plaques de BA13, isolants thermiques et phoniques…). Sur les conseils économiques de Raphaëlle, Camille avait renoncé à changer l’escalier : le coût aurait été exorbitant pour un gain de place assez minime. D’après la jeune femme, un simple coup de blanc sur le grand escalier suffirait à le faire passer presque inaperçu. Il n’était pas en si mauvais état, du reste.

En tenant compte des frais épargnés par le maintien de l’escalier, Raphaëlle conseilla fortement à sa patronne d’envisager de changer les fenêtres.

– Certes, c’est déjà du double vitrage, mais elles ont plus de trente ans et tu es sous les toits, avec de grands volumes à chauffer. Tout ce que tu peux gagner en consommation d’énergie n’est pas négligeable sur le long terme. Et si tu le fais avant le mois de juin, tu peux épargner doublement en déduisant une partie de tes impôts…

– D’accord, d’accord… N’en dis pas plus. Ou plutôt si. Tu connais quelqu’un ?

Évidemment, qu’elle connaissait quelqu’un. Travailler avec Raphaëlle était un plaisir. Ça n’était pas de tout repos, il fallait bien l’admettre. La jeune femme était tellement efficace qu’elle en était difficile à suivre. Mais, la plupart du temps, elle prenait la peine d’expliquer chaque étape, et Camille appréciait sa patience. En un coup de téléphone, elle fixa un rendez-vous avec un poseur de fenêtres pour le lendemain matin, aux aurores. « Il me doit bien ça, expliqua-t-elle à Camille, je ne compte plus le nombre de chantiers que mon père lui a servi sur un plateau ! ».

*

Quand elles sortirent du magasin de peinture, Raphaëlle était soulagée. Cet après-midi ne s’était pas si mal passé, finalement. Dès qu’elles s’étaient retrouvées, elle avait tout de suite engagé la conversation en revenant sur le désastre de mercredi soir.

– Je suis désolée pour la dernière fois.

– De quoi tu parles ? » avait demandé Camille.

– De ce qu’il s’est passé avec… la blonde au resto… et de ce que je t’ai dit… après…

– Et ?

– Et je n’ai pas pour habitude de parler de ma vie privée avec mes clients. J’aimerais qu’on n’en parle plus jamais.

Camille avait fait une petite grimace avant de hausser les épaules, puis elle avait changé de conversation.

Elles n’avaient pas une seule fois abordé le sujet dans l’après-midi. Raphaëlle avait pris soin de rester physiquement à distance, pour éviter ces petits contacts que Camille prodiguait sans même s’en rendre compte et qui la rendaient dingue.

En fait, Camille elle-même avait été distante. Raphaëlle savait bien que les petits détails dont elles venaient de s’occuper étaient bien moins excitants que le choix d’une cuisine ou d’une salle de bain, mais elle avait la nette impression que Camille n’était pas pleinement là. Quelque chose semblait la préoccuper.

Il était près de dix-neuf heures quand elle la ramena à sa voiture.

– Bon, je crois que j’ai tout ce qu’il me faut pour faire ton devis, maintenant. Demain matin, Victor nous dira ce qu’il en est pour les fenêtres.

– Je t’amène ton devis demain matin, alors ?

– Tu peux prendre le temps de dormir, aussi, tu sais ?

Camille la regardait de cet air sévère et désapprobateur.

– Dormir, c’est pour les faibles, dit crânement la jeune femme.

– Alors, je suis très faible, parce que tu m’as épuisée. A moins que ce ne soit cette horrible semaine.

– C’est vrai que tu as une sale tête… Qu’est-ce qui se passe ?

Sur le point de se lancer dans une longue explication, Camille se ravisa. Elle secoua légèrement la tête, se contentant d’un « Rien, rien », susurré à mi-voix.

– Allez, je vois bien que quelque chose te tracasse, insista Raphaëlle.

Camille la regarda soudain avec ses yeux tristes teintés d’une pointe de… de colère ? La jeune femme craignit le pire. Camille baissa les yeux et demanda d’une petite voix :

– Est-ce que je suis le genre de personne qui… prend trop de place ?

Devant le regard perdu de Raphaëlle, elle continua :

– Est-ce que je suis quelqu’un qui… ne sait pas écouter ? Qui ne s’intéresse pas aux gens ? Ou qui s’y intéresse mal ? Qu’est-ce que je fais de travers ? Pourquoi personne ne me parle ?

Raphaëlle se pencha vers elle, comme pour la réconforter, mais elle s’arrêta presque immédiatement. Elle ne savait ni quoi dire, ni quoi faire. Elle se sentait horriblement coupable du malaise de Camille, sans vraiment savoir comment y remédier. Comme elle restait silencieuse, Camille poursuivit :

– Je sais que j’aime bien plaisanter, en faire des tonnes, mais je sais être sérieuse et à l’écoute, aussi. Du moins, je le crois. Alors pourquoi c’est si dur ?

– Ça ne vient pas de toi, osa Raphaëlle. C’est moi qui…

– Mais non, il n’y a pas que toi ! D’habitude, je n’ai aucun problème en communication, pas de problème à créer des liens… Mais peut-être que finalement, je me leurre. Peut-être que je n’inspire pas assez confiance pour les vraies relations.

Raphaëlle tressaillit. Elle n’était pas assez égocentrique pour ne pas avoir compris que Camille parlait de quelqu’un d’autre, mais étrangement, cela lui faisait encore plus peur. Avec qui voulait-elle avoir une « vraie relation » ?

– Tu… tu veux me raconter ?

Camille secoua la tête.

– Allez, je vois bien que tu as un truc en travers de la gorge. Crache le morceau ! On est entre amies, non ?

Camille eut un petit rire amer.

– Amies ? Tu as dit toi-même tout à l’heure que tu n’avais pas pour habitude de parler de ta vie privée avec tes « clientes »… Ce n’est pas ma définition de l’amitié…

Raphaëlle eut soudain envie de s’enterrer. Néanmoins, elle fit un effort surhumain pour réagir. Elle ravala ses craintes et posa sa main sur celle de Camille en prenant une grosse voix :

– Mais ne fais pas attention à ce que je dis ! Je suis une sauvage, une brute épaisse handicapée de l’amitié qui fait tout de travers…

Camille leva un sourcil mi-curieux, mi-amusé qui encouragea la jeune femme.

– Je serai très honorée d’être ton amie… Si tu me supportes. Allez viens, tu me raconteras tout. On va boire un verre. Et peut-être, un jour, quand je serai prête, je te raconterai, moi aussi.

Camille sourit et acquiesça en entrelaçant ses doigts à ceux de Raphaëlle. Elle lui proposa même de dîner, mais la jeune femme déclina en essayant d’ignorer les doigts chauds de Camille autour des siens :

– Je ne peux pas m’éterniser, j’ai un devis à terminer… Et… tu comprends, c’est pour une amie !

Elles sortirent de la voiture et marchèrent vers les rues agitées du centre-ville en quête d’un bar… qui servirait aussi à manger.

*

            Quand Raphaëlle rentra chez elle, il était quasiment minuit. Elles avaient passé des heures à siroter des bières et bavarder en mangeant des tapas. Camille lui avait tout raconté sur sa collègue excessivement pudique. Elle était réellement blessée de ce manque de confiance, mais la jeune femme avait tenté de lui faire comprendre, avec tact, qu’elle avait peut-être ses raisons.

            Puis elles avaient discuté de tout et de rien. Camille lui avait parlé de son divorce et d’Émile. Elle-même avait évoqué la présence parfois pesante de sa famille et lui avait raconté quelques anecdotes de chantier. Elle avait presque eu envie de parler de Dina, mais elle ne voulait pas gâcher ce moment.

Serait-il possible de devenir amie avec Camille ? Raphaëlle en doutait encore. Elle lui faisait confiance, cela n’était pas un problème. C’était en elle-même qu’elle n’avait pas confiance. Si seulement elle n’avait pas remarqué les picotements qui la parcouraient quand Camille souriait… Si seulement elle n’avait pas ressenti cet atroce pincement chaque fois que Camille évoquait quelque chose de douloureux… Si seulement elle n’avait pas envie de goûter les lèvres de Camille à la moindre occasion… Si seulement sa peau ne se révoltait pas chaque fois que Camille l’effleurait… Si elle ne rêvait pas, encore et toujours, des doigts de Camille autour des siens… Si seulement…

Raphaëlle s’ébroua bruyamment en tapotant ses joues. Elle prit une profonde inspiration et alluma son ordinateur en étalant devant elle la cueillette de devis du jour. Camille n’aurait que le meilleur d’elle-même. Elle s’en fit la promesse.

La suite ici

 

Je profite de cette publication pour remédier à un grave manquement de ma part : nous sommes le 9 janvier, et je ne vous ai même pas présenté mes voeux. 

Chère lectrice, cher lecteur, toi qui me suis avec assiduité et surtout avec patience, ou toi qui découvres ces lignes au hasard de tes déambulations virtuelles, je ne te souhaite pas seulement santé, chance et amour pour 2019. Je te souhaite surtout le courage d’être celle ou celui que tu veux être, la force de faire ce que tu as envie de faire, l’ambition de réaliser tes rêves, la liberté d’explorer les possibles et la sagesse d’être heureuse ou heureux. 

Une bien belle année à toi, donc, et que 2019 se tisse de nos découvertes, de nos retrouvailles. 

Avec toute mon amitié, 

Éloïse.

18 réflexions sur “Du côté de chez soi (partie 6)

  1. Pepito dit :

    Merci Éloïse pour ce nouvel épisode, on va avoir le droit à un vrai roman !! J’ai hâte de lire la suite, de connaître la mésaventure Dîna, les secrets de la mystérieuse Nadine, et de suivre Camille dans ses révélations sentimentales et sexuelles.

    Un grand merci aussi pour tes vœux chaleureux et touchants !
    Permets-moi de te retourner tes propres vœux : l’ambition de réaliser tes rêves, la liberté et le courage d’être qui tu es, la patience de recevoir l’amour inquisiteur qu’on te porte, la joie de vivre !
    😉

    Aimé par 1 personne

    • pucedepoesir dit :

      Vous saurez tout, Pépito, promis ! Avec le temps…
      Merci pour tes voeux, tu es à croquer ! (ok, elle était facile, celle-là…)
      Je dis non à l’inquisition, mais oui à l’amour, toujours !
      A très bientôt sur BULLE… ou ailleurs ! 😉

      J'aime

  2. crobe31 dit :

    Meilleurs vœux à vous et vos proches ☺️

    🤔 un gros câlin de Raphaëlle aurait certainement réconforté Camille!
    J’aime beaucoup la façon dont les choses se mettent en place dans cette histoire, avec patience, pudeur et un soupçon de frustration 😊

    J'aime

  3. scalepa dit :

    Quand je crains de cesser d’être
    Avant que votre crayon n’ait glané les fruits de votre cerveau foisonnant,
    Avant que les livres hautement empilés ne tiennent en leurs caractères,
    Tels de riches greniers le grain à pleine maturité,
    Avant que Raphaëlle et Camille s’épanouissent sous votre plume grattant le velin neuf,
    Je vous souhaite tout mes voeux d’inspirations nouvelles qui nous combleront pour deux mille dix neuf.

    J'aime

    • pucedepoesir dit :

      Chère Pascale, j’espère que vous ne comptez pas que sur ces nouvelles pour vous combler, hein ?! 😀
      Merci beaucoup, et j’espère que les amours naissantes de Camille et Raphaëlle fleuriront à la lumière de votre oeil bienveillant ! 😉
      A très bientôt !

      Aimé par 1 personne

  4. scalepa dit :

    Chère Ėloise, je ne suis que bienveillance, je ne me permettrai aucunement.
    La mer de ma vie est à sa marée basse. 😣
    Je compare la vie humaine à une grande demeure avec beaucoup de chambres :Je ne vous en décrirai que deux, les autres portes étant encore fermées pour moi.
    Bien à vous Ėloise à très vite 😗

    Aimé par 1 personne

  5. Valérie dit :

    Éloïse

    Un simple mot, Merci

    L’AMOUR que vous écrivez, guidée par votre belle Âme et celle qui vous accompagne nous enchante, m’enchante…… Votre Jardin de mots est riche de floraison abondante, vous éveillez, réveillez les sens sensuels sensibles divins 🌈. Je vous lis depuis un moment, pour la première fois, ce soir, je dépose ces quelques mots….. J’apprécie aussi cette réalité certes fictive, de rencontres  » non hasardeuses » , un appel de la Vie pour la Vie, des destins qui se destinent l’un à l’autre….. Un clin d’œil à cet univers qui oeuvre en silence à unir au moment juste, deux âmes désœuvrées dont la flamme en veille, s’anime et brille comme une étoile.

    Nous sommes toutes des Raphaëlle et Camille en devenir😘

    Je vous présente mes Vœux Éloïse, ainsi qu’à votre épouse.

    Je présente mes vœux à toutes les lectrices, lecteurs, que votre Âme souffle l’ Amour en vos cœurs.

    Bien à Vous

    Aimé par 1 personne

    • pucedepoesir dit :

      Chère Valérie,
      mon épouse et moi vous remercions pour vos voeux, et je vous dis un grand merci pour cet adorable message !
      J’aime écrire depuis toujours, mais je n’ai pas toujours osé partager. Avec des retours comme le vôtre, je ne peux que continuer ! 😉
      Une bien belle année à vous et à très vite, j’espère !

      Aimé par 1 personne

Répondre à Monika32 Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s