Du côté de chez soi (partie 7)

Précédemment

XI

            Victor s’était montré rapide et efficace. Il avait un samedi bien rempli et ne s’était pas éternisé. Quand il claqua la porte en sortant, Raphaëlle ne laissa pas le silence s’installer.

– Si tu as encore quelques minutes, on peut regarder mon devis ?

Le regard de Camille s’éclaira, malgré la fatigue. Elle s’était couchée tard la veille et elle avait eu bien du mal à sortir du lit à sept heures. Mais elle s’en voulait d’être aussi fatiguée alors que Raphaëlle n’avait sans doute pas dormi plus de deux ou trois heures pour pouvoir lui présenter son travail ce matin. Il était à peine neuf heures du matin et elle avait grand besoin d’un deuxième café.

– On a besoin d’être ici pour regarder ton devis ?

– Non, pas vraiment. Et puis il fait froid ici…

– Alors ça te dit de venir chez mes parents ?

Raphaëlle ne put retenir un petit sursaut de surprise. Camille dut le remarquer car elle enchaîna aussitôt :

– Oh, ne t’inquiète pas, ils ne sont pas à la maison. Ils sont partis en même temps que moi, ce matin. Une randonnée de trois ou quatre heures, je crois. D’ailleurs, Victor m’a sauvé la vie ! Ils avaient prévu de m’emmener avec eux !

– Et ça aurait été un enlèvement de force, si je comprends bien.

– Un véritable kidnapping ! Que dis-je, un kidnapping ? Une tentative de meurtre ! Comme si j’étais en état de crapahuter dans ce froid, pendant des heures, sur des pistes que je suis bien incapable de suivre, même avec un GPS ! Peut-être qu’ils en ont marre de me voir chez eux. Ils voulaient me faire le coup du Petit Poucet, c’est sûr…

Raphaëlle rit.

– Et je n’ai même pas de pain… Ni pour les miettes, ni pour un petit déjeuner digne de ce nom. On va s’arrêter prendre quelque chose sur la route. Tu viens ?

*

            Le devis de Raphaël était très complet, sans doute trop. La jeune femme avait fait apparaître plusieurs choix possibles pour chacune des différentes options qu’elles avaient envisagées. Pendant plus d’une heure, elles l’avaient épluché et Camille avait d’ores et déjà tranché sur les deux tiers du devis. Raphaëlle l’avait conseillée du mieux qu’elle l’avait pu, avant d’être interrompue par le téléphone.

            Pendant qu’elle répondait d’une petite voix enfantine que ses parents n’étaient pas à la maison, Camille remarqua les bâillements de Raphaëlle. Elle raccrocha presque au nez du pauvre démarcheur téléphonique et proposa :

– On peut faire une pause, si tu veux.

Raphaëlle se frotta les yeux en secouant la tête.

– C’est de la faute de ce canapé. On aurait dû s’installer sur la table.

            C’est Camille qui avait insisté pour qu’elles prennent un petit déjeuner sur la table du salon. Dès qu’elles étaient arrivées, elle avait fait couler deux cafés qu’elles avaient bus, confortablement calées dans l’immense canapé blanc et merveilleusement moelleux qui trônait dans le salon. Les croissants, qu’elles avaient achetés encore tout chauds, n’avaient pas fait un pli. Elles s’étaient alors penchées sur le devis, sans prendre la peine de débarrasser.

– Tu veux un autre café ? Ou du thé peut-être ? Tu bois du thé ?

– Oui, un thé, pourquoi pas.

            Comme Camille commença à débarrasser la petite table, Raphaëlle tenta de s’extraire des énormes coussins.

– Non, ne bouge pas ! Je m’en occupe.

            La jeune femme ne lutta pas et s’abandonna à nouveau dans l’assise onctueuse et pure qui recueillit sa fatigue. Camille rejoignit la cuisine et Raphaëlle l’entendit faire couler de l’eau. Elle entendit s’entrechoquer discrètement une vaisselle de verre, ou était-ce de la porcelaine ? Elle entendit des tiroirs s’ouvrir et se fermer. Puis elle n’entendit plus rien.

            Quand Camille revint quelques minutes plus tard, une énorme théière fumante et deux tasses à la main, elle trouva Raphaëlle endormie. Elle avait recroquevillé ses pieds nus sous ses cuisses et son corps reposait en position fœtale contre l’énorme coussin qui longeait l’accoudoir. Elle semblait si paisible et si jeune ! Camille sourit et posa tout sur la petite table sans faire le moindre bruit. Pendant une seconde, elle envisagea de reprendre le devis, mais elle n’en eut pas le courage.

            Consciente de sa propre fatigue, elle débrancha le téléphone, monta à l’étage récupérer l’énorme couverture en polaire qui recouvrait son lit et regagna le salon. Elle recouvrit délicatement les épaules de Raphaëlle et s’allongea à son tour à l’autre bout du canapé. Celui-ci était assez grand pour qu’elles ne se gênent pas. Elle creusa l’imposant coussin sous sa tête et ferma les yeux. Raphaëlle remua. Elle détendit ses jambes qui glissèrent le long de celles de Camille. Tout était calme autour. La maison silencieuse se fit gardienne de leur repos.

*

            Raphaëlle frissonna. Dans un demi sommeil, elle sentit que son épaule était découverte. Les sourcils froncés, elle tira violemment sur sa couverture et en fit une petite boule qu’elle porta à son visage. C’était si doux et ça sentait si bon… Elle se rendormait quand elle sentit qu’on bougeait contre elle. Quelque chose de chaud frottait contre ses jambes, et ça… ça n’était pas normal ! Profondément irritée, elle se redressa et se trouva nez-à-nez avec une Camille toute ébouriffée qui grogna, les yeux mi-clos :

– Tu prends toute la couverture !

            Raphaëlle resta figée. Elle aurait été bien incapable de dire si elle rêvait ou si elle était éveillée. Mais Camille, elle, n’avait pas du tout envie de se réveiller. Les yeux fermés, elle se faufila de l’autre côté du canapé, contre Raphaëlle, et remonta la couverture sur ses épaules. Comme la jeune femme demeurait assise et interdite, bien consciente cette fois qu’elle ne dormait pas, Camille grogna encore et, d’un bras ferme et intraitable, elle ramena le corps de Raphaëlle contre elle.

            Il ne lui fallut pas une minute pour sombrer à nouveau dans un sommeil profond. Mais, de son côté, Raphaëlle n’avait jamais été aussi réveillée de toute sa vie. Presque sans respirer, elle essaya de se rappeler comment elle avait atterri là. Elle se souvint du rendez-vous avec Victor, du petit déjeuner et du devis. Elle se remémora le coup de fil importun, le thé et la fatigue, mais elle n’arrivait pas à croire qu’elle avait pu s’endormir aussi bêtement. Elle constata qu’il y avait bel et bien une théière sur la table. Elle ne fumait pas. Des tasses étaient également apparues, et cette couverture…

            Le bras de Camille enserrait sa taille. Son corps chaud reposait, collé à son flanc. Raphaëlle sentait son souffle régulier dans son cou et c’était plus qu’elle n’en pouvait supporter. Son cœur battait la chamade. Même si cela n’était pas son genre, elle n’était pas loin de la crise de panique. Pour se calmer, elle envisagea deux options : partir ou rester.

            Pour partir, il fallait soit qu’elle réveillât Camille en trouvant une excuse valable pour s’éclipser au plus vite, ce qui risquait de la mettre en rogne, soit qu’elle y parvînt sans la réveiller. A supposer qu’elle pût se lever sans tirer Camille de son sommeil, il fallait encore retourner jusqu’à sa voiture et, encore une fois, trouver un motif valable pour justifier cette désertion.

            Raphaëlle cogita de longues minutes, résistant à l’envie de caresser la peau douce et si maladroitement offerte de Camille. Puis, dépitée de ne trouver aucune solution miracle, elle s’évertua à limiter sa tentation. Elle roula sur le côté pour lui tourner le dos et se retrouva au bord du canapé. Instinctivement, sans doute, Camille se rapprocha en cuillère et Raphaëlle capitula. Elle remonta une petite boule de couverture jusqu’à ses narines, y huma la tendre odeur de Camille et s’abandonna au bouleversement d’être dans ses bras pour la première et la dernière fois.

XII

            Il était à peine plus de sept heures, ce lundi matin, quand Raphaëlle arriva sur le chantier Sauvan. Samedi, Camille lui avait remis les clés. Quelle étrange journée que celle de samedi. Raphaëlle ne faisait jamais de sieste. Elle ne dormait jamais avec quiconque. Elle envisageait encore moins de dormir avec les belles femmes hétéros qui peuplaient ses fantasmes, surtout quand ces femmes étaient des clientes, ou des amies d’ailleurs. A fortiori, quand ces femmes étaient les deux. Pourtant, samedi, elle s’était endormie dans ses bras.

            Raphaëlle n’avait pas de mots pour exprimer la gêne qu’elle avait pu ressentir. Elle avait voulu s’en excuser auprès de Camille quand celle-ci s’était enfin levée, sur le coup des quinze heures. Mais elle n’en avait pas eu l’occasion. Camille s’était réveillée contre elle. Elle s’était redressée, les traits encore tout engourdis de sommeil, et elle avait souri. Elle s’était étirée, avait soupiré et comme Raphaëlle se levait, elle avait tout simplement souri en constatant que rien ne valait une bonne sieste quand on était fatigué. Qu’auraient pu les mots de Raphaëlle, face à ce sourire ? Face à ce constat ? Face à cette évidence ?

            Visiblement, Camille n’avait été ni choquée, ni perturbée par leur proximité. Au contraire, elle s’était levée, plus fraîche et plus souriante que jamais. Elle avait fait réchauffer le thé et elles s’étaient replongées dans leur devis. Puis elle avait raccompagné Raphaëlle en la remerciant maintes fois d’avoir sacrifié une nouvelle journée de repos pour elle. Elle lui avait confié un jeu de clé de son futur chez elle en précisant qu’elle avait une confiance aveugle en elle. Et Raphaëlle savait que Camille le pensait vraiment !

            L’appartement était froid et vide. Il sentait le renfermé. Raphaëlle ouvrit les fenêtres en grand. Elle n’aurait pas froid, de toute manière. Elle avait une semaine pour tout casser, gratter, poncer. Une semaine pour préparer sa toile. Elle voulait faire de cet appartement son chef d’œuvre. Pour Camille. Plus que tout, elle voulait mériter cette confiance. Parce qu’à cet instant, elle savait. Elle savait qu’elle n’était honnête ni avec Camille, ni avec elle-même.

*

– Bonjour, Madame Sauvan. Voici Anne Trocella.

            Camille salua Nadine et la jeune femme qui se tenait à côté d’elle. Celle-ci semblait avoir une petite trentaine d’années et était à l’opposée de sa collègue. Nadine était petite, fluette et relativement austère. Anne frôlait le mètre quatre-vingt, avait une poitrine à faire pâlir une icône de chez Playboy et savait pertinemment mettre son corps en valeur. Sans que sa tenue fût vulgaire ou ostentatoire, son allure laissait poindre une touche d’excentricité qui ne demandait sans doute qu’à s’exprimer davantage. Camille ne put s’empêcher d’être curieuse. Monsieur Autran avait-il pris la peine de lire son CV ou s’était-il contenté de valider sa candidature au vu de ses mensurations ?

            Sur une proposition de Nadine, les trois femmes décidèrent d’étendre les présentations autour d’un café. Encouragée par Camille, Anne fit le point sur son expérience professionnelle, ses études et quelques points importants de son parcours de vie. En quelques minutes, Camille fut rassurée. Non seulement Anne était brillante, mais en plus, elle ne semblait pas dépourvue de caractère, ce qui n’était pas pour lui déplaire. Elle laissa sa nouvelle secrétaire entre les mains de son estimée collègue et quitta le bureau pour un premier rendez-vous.

*

            Sur les coups de midi, alors qu’elle s’apprêtait à partir manger, Camille reçut un message de Raphaëlle : « Et un mur en moins, un ! ». Elle brûla d’envie de lui demander une photo, mais elle eut une meilleure idée. Elle n’avait pas de rendez-vous avant quatorze heures, aussi, elle passa à la boulangerie, acheta deux sandwichs et se précipita dans son futur nid douillet.

            Quand Camille entra dans l’appartement, Raphaëlle était en train de démonter l’évier. Quatre énormes sacs pleins de gravats étaient rassemblés au centre de la pièce et le sol avait été balayé. Raphaëlle avait démonté les portes du hall d’entrée qui donnaient sur la cuisine et le salon. Elle avait fait tomber le mur entre la cuisine et le salon ainsi que les encadrements de portes qui donnaient sur l’entrée. Désormais, celle-ci paraissait immense.

            Camille était si impressionnée qu’elle poussa un cri d’admiration. Raphaëlle sortit du placard sous l’évier et lui sourit.

– Tu n’as pas pu t’empêcher de venir, hein…

– Mais c’est génial ! Tu as pu faire tout ça rien que ce matin ?

– Ce n’est pas casser qui prend le plus de temps. Et c’est loin d’être terminé !

– Peut-être… Mais quand même ! Ça donne trop bien !

Camille était terriblement excitée. Ses rêves prenaient forme, enfin. Elle sauta au cou de Raphaëlle qui la houspilla :

– Fais attention, je suis pleine de poussière… Tu ne veux pas retourner bosser pleine de poussière, hein ?

– Tu es parfaite ! Cet appart est parfait ! La vie est belle et la poussière est géniale !

– Tu es complètement…

– Euphorique, oui !

            Camille souriait tellement qu’elle contamina Raphaëlle. Pendant que la jeune femme terminait de démonter l’évier, elles discutèrent des prochains jours. Raphaëlle rappela à Camille qu’il fallait mobiliser des âmes courageuses pour le week-end, puisqu’il faudrait déblayer les gravats de l’appartement. Excitée comme une puce, celle-ci confirma que ce ne serait pas un problème, puis elle proposa un sandwich à Raphaëlle. Raphaëlle consentit à prendre une demi-heure de pause, mais elle ne voulait pas traîner.

            Etant donné l’état de l’appartement, elles sortirent manger au soleil, dans le parc voisin. Le pique-nique fut animé. Raphaëlle lui expliqua les objectifs de la journée, puis de la semaine. Camille ne se lassait pas de l’écouter. Elle visualisait ainsi chaque étape de la transformation de son nouveau « bébé ».

            La demi-heure passée, elles remontèrent ensemble. Camille voulait prendre des photos, « pour Emile », précisa-t-elle. Elle demanda à Raphaëlle de lui en envoyer autant que possible. Celle-ci acquiesça de bonne grâce et se remit au travail. Camille l’observa. C’était la première fois qu’elle la voyait en tenue de combat. Les cheveux attachés et serrés dans un chignon, un pull fin, gris clair, roulé aux manches et une salopette bleue déchirée au genou gauche, la peau et les vêtements blanchis par une fine pellicule de poussière, elle arborait l’air sérieux qu’elle lui avait déjà vu quelques fois.

            Camille la laissa travailler tranquillement. Il était presque l’heure de son rendez-vous, de toute façon. Elle lui dit « au revoir » alors que Raphaëlle s’attelait à démonter le chauffage du salon. La jeune femme l’impressionnait. Outre le fait que Camille n’était pas bien douée en bricolage, elle estimait qu’il fallait être drôlement forte pour trouver sa place dans un milieu d’hommes. Et encore plus, pour y exceller. Tous les hommes à qui elles avaient eu affaire lors des démarches des derniers  jours n’avaient montré que du respect envers Raphaëlle. Ni condescendance, ni supériorité. Que du respect. Il lui semblait que, pour Raphaëlle, rien n’était impossible.

            Il était d’autant plus surprenant de la voir si gênée après l’épisode de cette fille, au bar de « La Cantina », ou même samedi, après la sieste… quand elle avait fait cette tête ! Camille avait essayé de ne pas rire de son petit air coupable. C’était si curieux de la voir déstabilisée par si peu… Après tout, elles l’avaient bien méritée, cette sieste ! Camille se dit qu’au fond, Raphaëlle devait être atrocement pudique. Peut-être cela l’avait-elle gênée de s’endormir chez une « cliente »… Peut-être pensait-elle que son homosexualité était un problème ? C’est ce qu’avait laissé supposer cette curieuse volonté de ne jamais plus vouloir aborder le sujet. Camille se retrouvait alors face à un dilemme. Si elle n’en parlait plus, comment ne pas penser que le sujet fût effectivement un problème ? Et si elle en parlait à nouveau, mettrait-elle Raphaëlle mal à l’aise ?

            Non, Camille n’était pas du genre à vouloir taire quoi que ce fût. Elle choisirait le bon  moment pour en discuter, voilà tout ! Et puis après tout, Raphaëlle avait insisté pour être son amie. Si les amies ne peuvent pas parler de sexualité au XXIèmesiècle, où va le monde ?

*

            La semaine s’acheva comme elle avait commencé. Nadine et Anne étaient inséparables. La vieille dame, bien qu’intransigeante, redoublait de conseils et de bienveillance à l’égard de sa future remplaçante. Camille enchaînait les rendez-vous, les coups de téléphones, les réunions et les soirées devoirs avec Émile. Quand elle le pouvait, le midi, elle rejoignait Raphaëlle pour constater l’avancement. De son côté, la jeune femme avançait à un bon rythme. Elle arrivait sur le chantier dès sept heures le matin et n’en partait jamais avant vingt heures. Elle s’octroyait une pause quand Camille la rejoignait et elle prenait régulièrement des photos qu’elle envoyait simultanément à la mère et au fils, pour leur plus grand bonheur à tous les deux.

            Le samedi matin, ils s’étaient donnés rendez-vous à neuf heures. Quand Camille et Émile arrivèrent à l’appartement une demi-heure avant le rendez-vous, Raphaëlle était déjà sur place. Elle balayait le sol de la salle de bain qui désormais s’ouvrait sur les toilettes et le couloir. Elle avait tenu les délais. Tout était cassé, gratté, poncé, y compris le grand escalier de bois. Émile ne reconnut pas l’appartement. Il s’émerveilla de tout, courut dans tous les sens, posa mille questions et siffla devant la masse de gravats, meubles, sanitaires, portes, planches qu’il fallait débarrasser. Le matin-même, Camille avait loué un petit camion, avec une benne, qui leur permettrait de charger et décharger facilement. Ils n’avaient plus qu’à attendre les autres.

*

            A dix-huit heures, le verdict tomba. Camille réunit la petite troupe pour annoncer :

– Je crois qu’on peut dire que vous avez assuré comme des bêtes. Le dernier camion est chargé, mais la déchetterie étant fermée, on le videra demain matin. Merci, merci, merci à tous, vous êtes formidables !

            Émile tomba dans les bras de Raphaëlle en mimant l’évanouissement. Greg et Sylvain, les amis de Camille, hurlèrent de joie en exigeant d’être les premiers invités de sa future crémaillère. Monsieur Sauvan, qui était venu avec deux voisins et amis, convia tout ce beau monde à venir partager le repas du soir avec eux. Greg et Sylvain déclinèrent et s’enfuirent en courant et en riant. Camille n’eut même pas la force de leur courir après ou d’insister. Elle ne rêvait que d’une douche et de son lit, mais elle était heureuse de la proposition de son père. Elle se doutait que c’était sans doute sa mère qui en était à l’origine. La pauvre devait se morfondre depuis des heures en culpabilisant de ne pas pouvoir les aider.

            Éric et Robert, les voisins, rentrèrent chez eux pour se débarbouiller. Émile, Camille, Raphaëlle et André Sauvan regagnèrent la maison familiale. En arrivant, Marianne Sauvan félicita tout le monde et les envoya aussitôt à la douche ! Elle avait préparé les deux salles de bain et toute la maison embaumait la cuisine. Les sandwichs qu’ils avaient mangés le midi étaient un souvenir bien trop lointain pour ne pas être émus par ces bonnes odeurs.

            Quand tout le monde fut propre et que les voisins arrivèrent, accompagnés de leurs femmes, on passa à table. On était épuisé mais on mangea avec appétit. Émile n’attendit même pas le dessert pour demander la permission d’aller se coucher. Il était à peine plus de vingt-et-une heure quand les voisins regagnèrent leurs pénates, et les parents de Camille ne firent pas long feu non plus. Ils s’excusèrent auprès de Raphaëlle en la remerciant pour cette journée. André ajouta :

– Je vous avoue que je suis soulagé de voir que ma fille peut compter sur quelqu’un comme vous. Je ne vous cache pas que quand elle nous a annoncé le rachat de ce taudis, nous n’étions pas rassurés. Camille a toujours été une grande rêveuse, et ça n’est pas de tout repos pour des parents. On a toujours peur des déceptions de ses enfants… Et elle a connu son lot de déceptions. Merci pour tout ce que vous avez déjà fait !

            Camille avait rougi et se retenait d’interrompre son père. Elle embrassa ses parents pour couper court à ce déballage qu’elle justifia comme étant une marque de fatigue dès qu’elles se retrouvèrent seules. Raphaëlle sourit en faisant remarquer qu’elle avait trouvé cela mignon. Comme elle s’apprêtait à partir à son tour, Camille la retint.

– Il est encore tôt. Je sais que tu dois être fatiguée, mais si tu veux, je nous fais… une tisane ?

            Rapahëlle sourit. Oui, c’était un truc de grand-mère, mais à cette minute, rien ne lui faisait plus envie qu’une tisane. Elle s’inquiéta toutefois :

– Tu dois être fatiguée, toi aussi, je ne veux pas…

– Pas du tout, la coupa Camille. Depuis la douche, ça va beaucoup mieux ! Et puis si tu veux, tu peux faire une sieste… Essaie le canapé, tu vas voir, il est extra !

            Raphaëlle rougit et tira la langue. Camille mit l’eau à bouillir. Quand elles s’installèrent sur le canapé, Raphaëlle soupira.

– Encore une journée efficace. Je n’aurais jamais cru qu’on y arriverait en un seul jour !

– Il reste un voyage à faire… Mais c’est vrai qu’on avait une équipe de choc !

– Effectivement. Ton père est sacrément bien conservé, pour son âge ! Et il doit être en très bon terme avec ses voisins pour qu’ils acceptent de participer à une journée aussi éprouvante.

– Oui, ils s’entendent même un peu trop bien, aux dires de leurs femmes. D’habitude, c’est surtout pour prendre l’apéro, mais là, j’avoue que ça nous a bien arrangées !

– Et Émile s’en est bien sorti, lui aussi…

– Oui, il a réussi à passer la journée sans rien se faire tomber sur les pieds… ou sur l’un de nous.

– Tu n’étais pas là sur le troisième voyage à la déchetterie ! Il s’est débattu comme un beau diable avec le parquet, et il l’a déchargé presque tout seul, en moins de dix minutes ! Le gars de la déchetterie a promis de l’embaucher quand il voulait…

– Je vais espérer qu’il aspire à autre chose.

– Oui, les vampires n’aiment pas vraiment les déchetteries.

            Le sourire de Raphaëlle était un peu tendu, sans doute à cause de la fatigue. Elle poursuivit néanmoins :

– Tes amis aussi ont assuré. Sylvain et… Greg ?

– Oui, ce sont des amis de fac.

– Bruyants mais efficaces…

– Complètement tarés, tu veux dire !

– Tes amis, donc…

Camille donna un coup de coude à Raphaëlle avant de servir les tisanes.

– Ils ont l’air d’être… ensemble… depuis longtemps, avança Raphaëlle.

– Oui, depuis la fac. Ils étaient déjà en couple quand je les ai connus. Ils se sont mariés quelques mois après que la loi du mariage pour tous est passée.

– C’est drôle.

Raphaëlle semblait songeuse. Le regard dans le vague, elle porta la tasse à ses lèvres.

– Qu’est-ce qui est drôle ? Eux, ou le mariage ?

– Rien, rien… Non, eux sont drôles, c’est vrai.

Camille hésita une fraction de seconde. Ce n’était pas la première fois que Raphaëlle bridait ses propos. Elle sentait bien qu’elle n’osait pas parler de quelque chose et cela la frustrait terriblement. Elle décida finalement que c’était l’occasion qu’elle attendait pour remettre le sujet sur le tapis.

– Tu n’as jamais envisagé de te marier ?

Raphaëlle rougit violemment. Elle baissa les yeux et se noya dans sa tisane.

– Ça te gêne, de m’en parler ?

– Un peu.

– Mais pourquoi ?

– Parce que je n’ai pas l’habitude d’ « en » parler… Et qu’il n’y a pas grand chose à « en » dire, dit-elle en insistant lourdement sur le pronom.

Camille craignit de se heurter à un mur. Elle ne comprenait pas pourquoi Raphaëlle se murait ainsi dans ce silence ou cet évitement insupportable. Elle, elle avait besoin d’en parler. Pour une raison qu’elle ne s’expliquait pas, elle avait besoin d’aborder cette homosexualité mystérieuse. A brûle-pourpoint, elle demanda :

– Est-ce que tu penses que ton homosexualité pourrait être susceptible de me déranger ou de me choquer ?

– Non, visiblement, non.

Raphaëlle n’en dit pas plus. Elle but sa tisane presque d’un trait et s’apprêtait à se lever quand Camille la retint.

– Écoute, Raphaëlle, je ne peux pas t’obliger à te confier si tu n’en as pas envie, ou si c’est trop douloureux pour toi. Mais je vois bien que ça te travaille. Est-ce que je peux faire quelque chose ? Est-ce que j’ai dit ou fait quelque chose qui aurait pu te laisser penser que…

– Non, non, la coupa Raphaëlle. Ce n’est pas ça. Je ne peux pas, c’est tout.

Camille semblait si triste, tout à coup. Raphaëlle regretta aussitôt de lui avoir fait de la peine, mais elle ne saurait pas comment lui dire. Elle n’était pas assez douée avec les mots. Et elle n’était sûre de rien. Elle avait peur. Terriblement peur. Elle fut encore plus effrayée de la déception qu’elle lut dans le regard de Camille. Celle-ci lui dit d’un air mi affligé, mi fataliste :

– Tu as conscience qu’en ne me parlant pas, tu creuses le mystère… Et que je suis curieuse… Et que si je dois être ton amie, tu devras bien me dire un jour ce qu’il « en » est…

– Un jour… quand ce sera le moment.

– Et ce sera quand, ce moment ?

– Un jour.

Camille renonça. Elle changea de sujet, ce qui détendit aussitôt Raphaëlle.

– Tu seras contente d’être débarrassée de moi, la semaine prochaine.

– Tu es bête.

– Plus d’interruption le midi, tu pourras même oublier de manger.

– Ah, ah ! Tu restes sur Paris jusqu’à vendredi alors ?

– J’avais l’espoir de pouvoir rentrer jeudi, mais je dois profiter des semaines où je n’ai pas Émile pour caser un maximum de rendez-vous.

– Oui, je me doute.

Raphaëlle lui rappela les grandes lignes du programme de la semaine, lui promit de la tenir informée des avancées, mais elle précisa :

– Les photos seront bien moins nombreuses, par contre. Je vais rentrer dans la phase ingrate, celle du travail presque invisible mais nécessaire.

– Je te fais entièrement confiance… moi.

Raphaëlle voulut faire comme si elle n’avait pas saisi l’allusion, mais Camille revint à la charge.

– Allez… Dis-moi.

Elle faisait de grands yeux mignons et suppliants et ses lèvres se pliaient dans une moue adorable. Elle était irrésistible et Raphaëlle en avait les trippes toutes retournées. Avec le peu de force qu’il lui restait, elle se leva et recula d’un pas en s’excusant :

– Désolée, je ne peux vraiment pas.

– Mais… pourquoi ?

            Camille s’était levée à son tour et lui avait attrapé la main pour la retenir. La chaleur de ses doigts bouleversa Raphaëlle. Elle resta pétrifiée jusqu’à ce que son regard se posât sur la bouche boudeuse de Camille. Le silence qui s’ensuivit dura une seconde, ou une vie. Raphaëlle doutait de l’idée même du temps. Elle ne sentait plus son corps ailleurs que dans la main de Camille. Tout son être tenait dans cette paume. Elle ne voyait plus rien, rien que ces lèvres entrouvertes qui attendaient sa réponse. Elle ne pensait plus qu’à une seule réponse, la seule que ses lèvres pourraient si facilement donner à celles de Camille…

            Sans brusquer cet instant suspendu, Raphaëlle formula sa réponse. Elle l’avait sur le bout de la langue… et sa langue n’attendait que cette délivrance. Lentement, et sans détacher ses yeux des lèvres de Camille, elle approcha sa bouche de la sienne pour lui offrir les murmures de son désir.

            Camille ne comprit pas tout de suite. Elle ne comprit pas l’étrange lueur dans les yeux de Raphaëlle. Elle ne comprit pas son silence pesant. Et quand elle réalisa ce qui allait se produire, Camille ne réagit pas. Elle ne perdit pas une miette de la progression indolente du visage de Raphaëlle. Elle ne quitta le regard de Raphaëlle que pour poser le sien sur ses lèvres. Et elle attendit leur contact comme on ouvre une porte sur l’inconnu.

 

La suite ici.

21 réflexions sur “Du côté de chez soi (partie 7)

  1. scalepa dit :

    Oh Ėloise,,j’ai lu les 3 derniers paragraphes en apnée et tu oses t’interrompre ,😭 vite la suite pour que je reprenne mon souffle 😀.Que les mots sont bien choisis avec sensualité, moi aussi j’aurais bien glissé mes doigts contre cette paume ,et cette bouche boudeuse donne bien envie.
    Enfin Raphaelle va t’elle lâcher prise?Merci Ėloise encore de travailler si vite😍

    Aimé par 1 personne

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