Du côté de chez soi (partie 8)

Précédemment…

XIII

            Il était un peu moins de sept heures du matin quand Camille gara sa voiture dans le parking de l’aéroport. Ses yeux, encore tout émus de sommeil, la démangeaient furieusement. Chargée de sa valise et de son sac, elle traversa le froid piquant de l’aube pour parcourir les quelques centaines de mètres qui la séparaient de son terminal.

            De froid ou de fatigue, une larme roula sur sa joue. Elle l’essuya machinalement et soupira en passant les portes vitrées. Cette semaine s’annonçait affreusement longue et pénible. Son billet étant préenregistré, elle passa la sécurité et guetta son vol sur les écrans. Comme il n’était pas encore affiché, elle s’assit dans l’un des derniers sièges vacants. Machinalement, elle consulta son téléphone. Il était trop tôt pour que les e-mails professionnels n’envahissent déjà sa boîte, mais elle espérait avoir une réponse de Raphaëlle.

            Depuis samedi soir, elle avait essayé de la joindre plusieurs fois, sans succès. A cette heure-ci, elle devait déjà être au travail. Camille vérifia le fil de leur conversation par messages mais rien de nouveau du côté de Raphaëlle. Elle relut néanmoins ses cinq derniers messages sans réponse. Le premier disait : « Tu ne réponds pas à mes appels ? Vraiment ? Allez, décroche ! ». Le deuxième insistait : « Raphaëlle, je crois qu’il faut vraiment qu’on se parle, rappelle-moi quand tu peux, s’il te plait. Ce soir, ou demain. Ou quand tu veux, mais rappelle-moi ». Le troisième était soucieux : « Pas de nouvelle de toi hier soir, ni cette nuit, ni ce matin. Je commence à m’inquiéter… ». Puis la veille au soir, Camille avait craqué et écrit un message fleuve :

            «  Raphaëlle, je ne comprends pas pourquoi ce long silence. Peut-être es-tu gênée de ce qui a bien failli arriver, mais je t’en prie, ne le sois pas. Nous étions fatiguées et je t’ai harcelée et… tu as voulu me faire taire. Tu as gagné ! Je capitule. Je ne t’embêterai plus avec… ce que tu ne veux pas dire. Mais tu n’as pas à fuir, pas avec moi ! Je te promets d’essayer de ne plus mettre les pieds dans le plat, mais ne m’en veux pas, s’il te plaît. Je ne saurais pas te dire pourquoi, mais je tiens beaucoup à notre début d’amitié. Allez… réponds-moi. S’il te plait… »

            Une heure après, comme elle n’avait toujours pas eu de réponse, elle avait envoyé une dernière bouteille à la mer : « Cette semaine, je ne serai pas là. Tu vas me manquer ». Et Camille le pensait, sincèrement. Ces trois dernières semaines, Raphaëlle s’était rendue indispensable. Elle avait pris une place considérable dans sa vie et celle de son fils. Camille était avide de cette amitié et elle avait voulu croire que ça n’était pas purement intéressé, que cette amitié naissante n’avait rien à voir avec le besoin pratique de se sentir épaulée dans sa démarche immobilière. Mais depuis samedi, elle s’inquiétait de tout autre chose.

            Raphaëlle s’était comme toujours entêtée, elle avait refusé de lui parler. Et Camille, comme toujours, avait insisté. « Mais pourquoi ? », avait-elle surenchéri. Pourquoi ce silence sur ses amours ? Pourquoi tant de pudeur ? Etait-ce bien de la pudeur ? Etait-ce plutôt de la gêne ? Une retenue motivée par des craintes infondées ? Sans savoir ce qui la poussait à être si indiscrète, Camille avait tout voulu savoir de la jeune femme. Alors qu’elle attendait sa réponse, Camille avait noté l’éclair douloureux dans les yeux de Raphaëlle, puis elle avait vu son regard changer de mystère.

            Et elle avait plongé avec elle dans une immensité qu’elle ne se connaissait pas. Jamais on ne l’avait avalée ainsi. Jamais elle n’avait pu donner de couleur au désir. Sans comprendre ce qui lui arrivait, elle avait été saisie, étreinte par un regard pour lequel elle s’était constituée prisonnière dans l’instant. Elle avait attendu les lèvres fiévreuses de Raphaëlle sur les siennes, elle avait espéré fondre son corps à la chaleur de cette passion soudainement si limpide, elle avait franchi en un souffle des frontières qu’elle n’avait jamais tracées.

            Et tout s’était passé en une seconde. Et rien ne s’était passé. Raphaëlle était partie. Sans un mot, sans un regard. Elle était simplement partie en attrapant sa veste et en fermant délicatement la porte pour ne pas réveiller ses parents. Elle l’avait laissée là, interdite, pantelante, furieusement insatisfaite. Il avait fallu à Camille de longues minutes pour reprendre pied. Raphaëlle était partie et il ne s’était rien passé. Le silence et la nuit avaient perpétré l’écho de ce double constat. Raphaëlle était partie et il ne s’était rien passé.

            Elle avait bien laissé une bonne heure à la jeune femme pour rentrer chez elle et se débarbouiller avant d’oser l’appeler. Mais Raphaëlle n’avait jamais répondu. Elle était partie et Camille avait dû se contenter de se dire qu’il ne s’était rien passé. Pourtant, au fond d’elle, elle avait instantanément su que rien ne serait plus comme avant.

            Camille n’en avait pratiquement pas dormi de la nuit. Dans un premier temps, elle s’était borné à croire que sa mordante curiosité avait poussé à bout une amie qu’elle voulait conserver à tout prix. Puis, devant l’absence de réponse de Raphaëlle, elle avait conclu que, tout aussi improbable que cela parût, Raphaëlle avait vraiment eu envie de l’embrasser, dans une pulsion mue sans doute par la fatigue.

            Depuis ses mésaventures avec Julien et l’échec de son mariage avec Lucas, Camille s’était catégorisée comme « mère célibataire », un statut qui, à ses yeux, lui ôtait tout sex-appeal. Sans parler du fait qu’elle avait bien sept ou huit ans de plus que Raphaëlle… et qu’elle était hétérosexuelle. Enfin, elle avait compris ce qui la minait tant. Ce n’était ni sa maladroite curiosité, ni le désir soudain et incohérent de Raphaëlle… Mais son propre désir… Mais cet embrasement instantané de tous ses sens, cet appétit vorace pour une chair inconnue, ce corps brusquement si ardent alors qu’elle se savait fossile… cet éclat de certitude…

            Une seconde chimérique avait ébouriffé l’horizon. Une seconde cruellement inachevée, une parenthèse de silence et d’abstention avait tout bouleversé. Camille n’avait pas compris. Mais elle avait essayé d’ouvrir les yeux. Raphaëlle était partie et cela lui avait été insupportable, parce qu’elle, elle avait eu besoin de parler, de savoir, de comprendre. Raphaëlle était partie et cela l’avait révoltée, parce qu’elle n’avait pas le droit de la laisser seule dans ce maelstrom dont elle était la source et l’issue. Mais surtout, Raphaëlle était partie, et cela l’avait terriblement frustrée. Parce que, aussi inconcevable que cela parût, Camille avait eu terriblement envie de ce baiser. Et parce qu’il s’était bel et bien passé quelque chose. Une chose étrange et indéfinissable qui n’en finissait pas de l’habiter.

            *

            Comme un mouvement de foule la sortit de sa torpeur, Camille regarda l’écran. Son vol était annoncé porte 13. Elle suivit docilement le petit troupeau qui se posa quelques dizaines de mètres plus loin, devant ladite porte. Là, deux hôtesses de l’air les firent patienter à nouveau. Camille n’y tint plus. Elle composa à nouveau le numéro de Raphaëlle, sans succès. Malgré son inquiétude, elle ne laissa pas de message. Elle craignait que la jeune femme ne la prît pour une hystérique. Aussi décida-t-elle de ne plus la contacter jusqu’à nouvel ordre. Au final, cette semaine surchargée serait peut-être une aubaine. Elle avait besoin de prendre du recul. Depuis la veille, elle essayait de minimiser son emportement. Elle s’entêtait à vouloir préserver une amitié qu’elle avait peut-être rêvée. Elle ne savait plus quoi penser. Et le silence de la jeune femme l’excédait.

            Quand on annonça l’embarquement pour son vol, Camille rangea son téléphone, se leva et s’avança vers la porte. Il faisait clair sur la Côte en ce lundi matin. En tendant son billet et sa pièce d’identité à l’hôtesse, elle brouilla son écran mental pour se débarrasser du regard perturbant de sa maîtresse d’œuvre. Eblouie par le soleil rasant du matin, elle monta à bord de l’avion en se repassant son emploi du temps de la semaine. Elle comptait sur l’ébullition de la capitale pour lui changer les idées… et d’une certaine manière, elle ne fut pas déçue.

            A son arrivée sur Roissy-Charles-de-Gaulle, elle fut accueillie par des trombes d’eau et des températures négatives. Elle en fut littéralement refroidie.

*

            Il était quasiment vingt heures quand Raphaëlle posa son crayon. Le syndic affichait que les bruits étaient tolérés jusqu’à dix-neuf heures dans la résidence, aussi, depuis une heure, elle s’attelait à reporter consciencieusement les tracés des tuyauteries que son cousin plombier et elle avaient installées ou délimitées dans la journée. Par habitude, avant d’éteindre la lumière, elle prit une photo de la future cuisine et de la future salle-d-eau où l’on percevait des sillons creusés à même la dalle et de gros tubes de PVC qui les comblaient.

            Elle s’apprêta à envoyer les photos à Émile et Camille quand ses yeux tombèrent sur le dernier message de son employeuse : « Tu vas me manquer », avait-elle écrit. Camille avait-elle la moindre idée de ce que ces quelques mots avaient pu provoquer chez elle ? Savait-elle seulement à quel point c’était réciproque ? Mais Raphaëlle devait admettre qu’elle était rassurée de la savoir à plus de 800km. Elle n’aurait pas su quoi lui dire. Elle ne savait toujours pas quoi lui répondre. Il le fallait bien, pourtant.

             Samedi soir était une monumentale erreur. Raphaëlle s’en voulait terriblement d’avoir été aussi bête, et aussi lâche. Elle aurait dû lui présenter des excuses, elle aurait dû répondre à son premier coup de téléphone, à son premier message. Elle aurait dû préserver à tout prix cette amitié qui semblait tant tenir à cœur à Camille. Mais elle n’avait pas pu. Elle ne le pourrait sans doute plus jamais. Elle ne pouvait pas être son amie. Elle voulait tellement plus ! Et pendant une seconde, l’autre soir, elle avait bien cru que Camille le voulait aussi… Pauvre folle. Maintenant, elle se retrouvait dans une situation tellement inconfortable qu’elle avait presque envisagé de demander à son père de reprendre le chantier à sa place. Mais le vieux aurait eu des soupçons. Et elle ne pouvait pas se permettre d’éveiller des soupçons.

            Non, il lui faudrait assumer sa bêtise. Et vite.

            Presque sans réfléchir, elle écrivit un rapide message pour accompagner les photos : « Aujourd’hui, c’était plomberie. Demain aussi ». Elle l’envoya aux deux et sortit de l’appartement comme s’il était hanté. Sur la route, elle entendit son téléphone sonner deux fois mais elle se fit violence pour ne pas le consulter.

            En rentrant, elle se précipita sous la douche, puis sortit manger une pizza chez le petit italien du coin. C’était un soir de match et le tout petit restaurant était particulièrement animé. Raphaëlle n’avait que faire du foot, mais ce soir-là, elle apprécia les cris et les grognements des supporters autour d’elle. Elle accepta bien volontiers la pinte que le patron offrit en tournée générale au premier but de son équipe, puis elle regagna ses pénates en trainant des pieds.

            En se couchant, elle découvrit les deux messages. Le premier était d’Émile. Il disait que tous ces tuyaux lui faisaient penser à un labyrinthe et que Raphaëlle n’avait pas intérêt à se perdre ! Raphaëlle respira profondément avant d’ouvrir le second. Contrairement aux remontrances qu’elle s’attendait à lire, la jeune femme ne découvrit que trois mots. « Très jolies saignées », avait écrit Camille. Raphaëlle ne respirait pas. « Très jolies saignées », sans la moindre exclamation habituelle qui faisait résonner sa voix enthousiaste aux oreilles de Raphaëlle, « Très jolies saignées »… Rien de plus.

            Allongée dans l’obscurité d’une chambre bien trop vide, Raphaëlle avait la gorge nouée. Les trois petits mots de Camille lui brûlaient les yeux. Un peu au-dessus, elle lisait encore : « Tu vas me manquer ». Elle aurait tellement voulu que ces quatre mots fussent les derniers… Elle lui manquait tant… Raphaëlle sanglota en silence, comme si elle n’avait pas le droit de pleurer.

            Malgré la fatigue et la peine, elle fut incapable de trouver le sommeil. Les mots de Camille se mêlaient en elle. Un dédale de lettres cliquetait à son oreille comme le tic-tac trop rapide d’une montre qui s’emballe. Sur le coup des deux heures du matin, Raphaëlle alluma sa lampe de chevet. Elle vérifia son téléphone : aucun autre message. Pas d’appel non plus. La jeune femme savait que son silence et son attitude avaient, sans doute très profondément, blessé Camille. Elle interprétait maintenant bien plus dramatiquement les « Très jolies saignées ». Rongée de remords, elle composa un message qu’elle envoya dans la foulée. Puis elle dormit quatre heures d’un sommeil sans rêve.

*

            Camille éternua deux fois avant même d’avoir éteint son réveil. Rageusement, elle se leva pour prendre une douche bien chaude. Sa gorge commençait déjà à lui faire mal et son nez était pris. L’eau qui s’engouffra dans l’une de ses oreilles lui déclencha un bourdonnement des plus désagréables. D’une humeur massacrante, elle se sécha puis s’habilla en prenant soin de mettre une seconde paire de chaussures dans sa sacoche. Elle attrapa son téléphone pour faire le point sur son emploi du temps de la journée.

            Quand elle découvrit le message de Raphaëlle, le bourdonnement dans ses oreilles s’intensifia et elle sentit une brusque poussée de chaleur qu’elle savait ne pas devoir à la fièvre. Elle s’assit sur son lit et l’ouvrit dans l’expectative.

            « Pardon, pardon, pardon. Je suis trop nulle. Pardonne-moi, je t’en prie. Je te dirai tout ce que tu voudras savoir quand tu rentreras, c’est promis. Excuse-moi pour samedi soir, je ne voulais pas te choquer. Ton amitié compte beaucoup pour moi aussi. Pardon, pardon, pardon. »

            Camille s’étendit sur le lit pour relire trois ou quatre fois le mea culpa de Raphaëlle. Enfin, elle sortait de sa caverne ! Enfin, elle acceptait de lui parler ! C’était presque trop beau pour être vrai. Cette jeune femme était vraiment insupportable. Elle la mettait dans tous ses états, elle maintenait le silence radio pendant plus de quarante-huit heures et au beau milieu de la nuit, elle lui écrivait très exactement ce que Camille attendait. Pensait-elle pouvoir s’en tirer à si bon compte ?

            Camille fit appel à toutes ses ressources pour résister à l’envie de lui répondre sur le champ toute une série de smileys, tous plus traitres les uns que les autres. En se redressant, le bourdonnement de ses oreilles s’était tu. Même sa gorge semblait apaisée.

            Elle attendit de s’engouffrer dans le métro pour lui envoyer : « Je t’appelle ce soir. Et ne t’avise pas de ne pas répondre ! »

XIV

            Raphaëlle rentra chez elle aux alentours de vingt heures. Elle avait dû refuser l’invitation de son père pour le souper. « N’en fais pas trop, quand même », lui avait conseillé le vieux quand elle avait prétexté finir trop tard pour lui. Son père lui demandait régulièrement de se ménager, mais au fond, elle savait que plus elle en faisait, plus il était fier d’elle. En bon espagnol qui se respecte, il ne l’avouerait jamais à sa fille, mais il était bouffi d’orgueil de la savoir si solide et si efficace.

             Sa femme était morte en couche à la naissance de Raphaëlle, et Georges l’avait confiée tout de suite à une voisine, une calabraise robuste, mère de deux enfants, qui l’avait pris en pitié. Son mari, Péppé, était jardinier. Les Canata et les Del Rio étaient vite devenus amis, même s’ils se comprenaient à peine. Tous trois baragouinaient un semblant de français ou parlaient dans leur langue respective en faisant de grands gestes. Mais à plusieurs reprises, la famille des voisins s’agrandit. Pas celle de George et Raphaëlle.

            Puis, un beau jour, trois des frères de Georges qui croupissaient au fin fond de l’Andalousie avaient décidé de venir tenter leur chance en France, comme leur aîné, et très vite, les Del Rio avaient pullulé dans les environs. A part son père, tous les Del Rio avaient des fils qui faisaient prospérer les entreprises familiales.

            Le jour où Raphaëlle abandonna ses études d’architecture pour venir travailler avec son père fut un des plus beaux jours de la vie de Georges. Il n’avait jamais compris pourquoi sa fille renonçait si obstinément à ses études et à un avenir prometteur pour se crever à la tâche tous les jours à ses côtés. Il n’avait jamais compris ce choix, ni même l’obsession de sa fille de faire toujours mieux, toujours plus que les autres, que lui-même, souvent. Mais il était chaque jour un peu plus fier et soulagé de savoir que son patrimoine perdurerait après lui.

            Bien sûr, ses cousins s’étaient moqués d’elle : le bâtiment, ce n’était pas un travail pour les filles. Mais Raphaëlle les avait mouchés et plus d’une fois. Dans deux ou trois ans, Georges prendrait sa retraite, et il la prendrait le cœur léger. Il profiterait enfin de la vie qui ne l’avait pas vraiment ménagé jusque là.

            En passant la porte, Raphaëlle le rappela pour le rassurer. Elle était rentrée, elle avait bien avancé et elle rêvait d’une douche bien méritée. Le vieux l’embrassa bruyamment en lui promettant de passer manger avec elle sur le chantier le lendemain. Raphaëlle sourit. « Tu ne peux pas t’en empêcher, hein… inspecteur des travaux finis ! »

            Elle coupa court à la réponse mi penaude mi protestataire de son père. Avant de s’engouffrer dans sa baignoire, elle vérifia le volume de son téléphone. Elle ne pouvait pas se permettre de rater l’appel de Camille. Celle-ci n’avait pas précisé l’heure de son coup de fil, mais la menace était claire ! Son message avait torturé la jeune femme toute la journée. Voulait-elle parler dès ce soir ? Elle ne savait toujours pas vraiment quoi lui dire, mais elle ne voulait plus lui mentir. Sous la douche, elle envisagea trente-six formules maladroites pour répondre aux questions qu’elle s’imaginait entendre.

            Elle vérifia son téléphone au sortir de la douche : toujours pas d’appel. La simple idée de devoir avaler quelque chose lui nouait l’estomac. Elle y renonça. Sans aucune conviction, elle attrapa un livre au hasard dans sa bibliothèque. A chaque minute, elle consultait l’écran inerte de son téléphone.

            Il était plus de vingt-deux heures quand elle sursauta à la sonnerie tant attendue. Elle décrocha, le cœur battant :

– Allô ?

– Heureusement pour toi, tu as décroché… et désolée d’appeler si tard, j’avais un diner. Mais j’ai pu m’éclipser tôt ! Enfin presque…

A l’autre bout du fil, la voix de Camille était espiègle mais enrouée. Raphaëlle s’inquiéta.

– Tu… tu vas bien ?

– Ça va mieux, maintenant, je crois. Mais la journée a été longue.

– A qui le dis-tu…

Camille soupira et se gratta la gorge.

– Tu es malade ? s’enquit Raphaëlle, soucieuse.

– Un bonne grosse crève que je dois au beau temps parisien… et à tes silences sans doute !

Raphaëlle rougit de honte. Elle présenta à nouveau ses excuses d’une petite voix timide :

– Je suis vraiment désolée, tu sais. Je ne voulais surtout pas… surtout pas ça…

– Quoi, ça ?

– Te… te blesser. Ou te rendre malade… Et encore moins les deux !

Un silence gêné s’ensuivit. Camille toussa.

– Tu as pris quelque chose pour cette crève ?

– Aujourd’hui ? Je n’ai pas eu une minute à moi. Je trouverai bien une pharmacie demain…

– Camille…

            Raphaëlle s’interrompit. Elle savait bien qu’elle n’avait aucunement le droit de la tancer. Elle imaginait déjà la tête réprobatrice de son interlocutrice. Elle reprit de sa voix la plus tendre :

– Prends soin de toi, s’il te plaît.

            Camille fut complètement déstabilisée par la douceur de la voix de Raphaëlle. Elle ne l’avait jamais entendue lui parler ainsi. Elle avait soudain l’impression que cette discussion de représailles lui échappait. Elle voulait entendre cette voix encore. Elle éteignit la lumière et se glissa dans les draps trop froids de cette chambre d’hôtel. Elle ne sentit rien de leur fraîcheur. Elle bouillait. A l’autre bout du fil, Raphaëlle l’entendit soupirer. De sa voix la plus douce, elle l’interpela à nouveau.

– Camille ?

– Hum…

            Etait-ce ce silence prolongé qui conférait à la voix de Raphaëlle un tel pouvoir sur Camille ? Toujours était-il que la belle rousse ne s’en lassait pas. En s’étirant dans ses draps, elle rassura néanmoins la jeune femme en parlant tout aussi délicatement qu’elle :

– Oui, maman. Ne t’inquiète pas, ça va aller. J’avais un Fervex dans le sac… je l’ai pris tout à l’heure. Et je passerai à la pharmacie demain.

– Tu… tu t’es couchée ?

– Oui, à l’instant.

            Des sueurs froides saisirent Raphaëlle. Elle ne put s’empêcher de convoquer le souvenir du corps chaud de Camille contre elle, en cuillère, de son souffle sur sa nuque, de son odeur… Elle déglutit avec peine.

– Tu dois être épuisée, si tu es malade. Et puis tu as pris un Fervex… Je devrais te laisser dormir, non ?

– Ne crois pas t’en tirer à si bon compte, Mademoiselle Del Rio… Je veux que tu me parles.

– Je te dirai tout ce que tu voudras, je te l’ai promis. Je pensais simplement que cela pouvait attendre ton retour, mais je ferai tout ce que tu voudras. Tu veux que je te parle de quoi ?

La voix de Raphaëlle tremblait légèrement. Cette capitulation en était d’autant plus émouvante et Camille en soupira d’aise.

– Je veux que tu me parles de toi. Je veux te comprendre. Je veux entendre ta voix. J’ai besoin d’entendre ta voix.

– Camille… tu ne peux pas dire des choses comme ça…

– Pourquoi ?

– Camille…

– J’adore quand tu dis mon prénom… avec cette voix…

– Ca…

Raphaëlle inspira profondément. Assise en tailleur sur son lit, elle saisit son oreiller entre ses bras et ses cuisses. Elle résista à l’envie de le mordre en criant.

– Dis-moi ce que tu veux, mais parle-moi. Raconte-moi ta journée.

Camille enfonça sa tête un peu plus profondément dans l’oreiller. Après un court silence d’hésitation, Raphaëlle capitula.

– Comme tu voudras…

Elle prit son élan et se lança, aussi doucement que possible :

– Alors à mon réveil, il ne faisait pas encore jour, mais les étoiles qui éclairaient la fin de la nuit nous promettaient déjà un grand soleil. J’ai pris un solide petit déjeuner parce que je savais que la journée serait longue. Mon cousin voulait absolument finir la plomberie chez toi aujourd’hui parce qu’il a un chantier urgent demain. Je suis arrivée un peu avant sept heures et j’ai commencé à tout installer en attendant qu’il arrive. Puis, ce fut le drame. J’ai reçu un message… un message très menaçant… de mon employeuse.

            Camille grogna. Elle se tourna sur le côté et cala son téléphone sur sa joue pour attraper son coussin à deux mains. Dans son oreille, la voix feutrée de Raphaëlle continuait patiemment son récit. Elle s’endormit bercée par les propriétés soporifiques du Fervex et une certitude rassurante : Raphaëlle était là et elle lui parlait, enfin.

 

La suite ici.

27 réflexions sur “Du côté de chez soi (partie 8)

  1. Pepito dit :

    Encore un superbe chapitre ponctué de très belles trouvailles ! Les sms sont particulièrement réalistes et expressifs. Les « jolies saignées », la crève somatique, la description du désir dévorant ces jeunes femmes troublées sont de vraies perles !
    « Et elle avait plongé avec elle dans une immensité qu’elle ne se connaissait pas. Jamais on ne l’avait avalée ainsi. Jamais elle n’avait pu donner de couleur au désir. Sans comprendre ce qui lui arrivait, elle avait été saisie, étreinte par un regard pour lequel elle s’était constituée prisonnière dans l’instant. » J’adore !
    Tes héroïnes ont basculé, on attend avec impatience la concrétisation de leurs désirs…
    Hâte aussi de retrouver Nadine et ses mystères !

    Aimé par 2 personnes

  2. Foudrag dit :

    Je ne comprends pas ce Pepito qui se satisfait d’un tout petit chapitre rikiki ! Encore une fois, on reste sur notre faim ! Impossible de s’endormir comme Camille en lisant tes « quelques » lignes… Allez ! Encore, encore, écris encore ! Siteuplaît ! 😀

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  3. Pepito dit :

    Pepito se satisfait d’un rien… il prend les bonnes choses là où il peut les cueillir. @Puce, loin de moi l’idée que ce chapitre soit réduit à un « rien »… tu l’auras compris, je suis une fan fidèle qui se délecte de chacune de tes lignes. Bien chaleureusement !

    Aimé par 1 personne

  4. crobe31 dit :

    Très jolie suite toute en finesse comme toujours
    Et cette façon que tu as de nous tenir en haleine, ça donne envie de hurler mais en même temps c’est tellement bon
    J’ai hâte de découvrir les retrouvailles qui je pense seront pleines de douceur et de tendresse (du moins verbales si ce n’est physiques pour le moment)
    Je confirme que ça valait le coup d’attendre mais faut pas que ça devienne une habitude hein! 😉

    Aimé par 2 personnes

  5. Fée dit :

    C’est… émouvant, fin, rythmé, doux et drama-comique !! 🤯😂❤
    Tout à la fois mais jamais au même moment!

    Ah …Il pleur dans mon cœur comme il pleut sur Paris…
    je me sens si fleur bleue quand je lis tes récits..!

    C’est magnifique ce que tu écris !
    Je m’entraine à trouver les figures de rhétoriques dans tout ce que je lis pour le bac et quel plaisir de relire ces petites bulles de poésire! Ne t’arrête jamais d’écrire et je n’arrêterai jamais de te lire!

    Au fait, le prochain Bac Blanc est après les prochaines vacances pour ceux qui se posent la question.

    Et, Bulledepoésir, tu as déjà publié des livres ? C’est pour ma bibliothèque lgbt 😉

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    • pucedepoesir dit :

      Je ne publie que sur ce blog, @Fée. Du moins, pour l’instant.
      Et les dates des bacs blancs varient en fonction des établissements…
      Bon courage pour tes révisions et n’oublie pas de te concentrer sur des lectures plus… utiles… pour ton bac !
      Merci d’avoir quand même pris le temps de commenter.
      (Je sais que c’est le principe du blog, mais c’est quand même très perturbant de me dire que ces textes sont lus par des personnes qui ont l’âge de mes élèves… je ne m’en remettrai jamais.)

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  6. feeisdreaming dit :

    Ne t’en fais pas, je discene très bien mes lectures personelles de mes lectures professionelles (même si l’une des deux catégorie m’émeut plus que l’autre).

    Mon prof d’histoire dit toujours, sur un ton qui se veut pince sans rire : « du moment qu’ils lisent, c’est déjà ça… »

    Et, sans vouloir te perturber d’avantage, je ne pense pas être la seule mineure à parcourir ce genre de… lecture.

    Remets-toi en vite et surtout,
    remets-toi vite à écrire !
    Et en attendant la suite,
    bonne soirée..!

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    • Laura dit :

      En effet tu n’es pas la seule mineure dans les parages😅 je suis par le plus grand des hasards tombée ici il y a 4 ans (je devais avoir 12 ans..)
      Mais en même temps avec d’aussi magnifiques récits que ceux d’Eloise, comment résister? Et puis…mieux vaut découvrir l’Amour décrit avec tant de tendresse et de douceur (et de façon plutôt réaliste me semble-t-il) que de se retrouver sur des sites pour le moins fréquentables!
      De plus, lire ces récits à l’orthographe irréprochable, ne serait-ce pas bénéfique? Tous les profs de français devraient se réjouir que leurs élèves parcourent tes lignes. (Quand j’ai écrit « ostensiblement » dans un de mes textes pour le cours de français après en avoir appris le sens grâce à toi, ma prof était on ne peut plus heureuse😂)
      Au final…je ne vois que des avantages à te lire!

      Alors, encore une fois, un immense merci pour ce magnifique moment. À chaque lecture (ou relecture🤗), tu nous entraînes dans de sauvages contrées vers lesquelles seuls ton talent et ton immaginaire hors pair peuvent nous guider. Vivement la suite!!!

      Aimé par 1 personne

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