Du côté de chez soi (partie 11)

Précédemment… 

XIX

            « Mon trésor » ? Mais où était-elle allée chercher ça ? A peine avait-elle envoyé son message que Raphaëlle le regrettait déjà. « Mon trésor »… c’était ridicule. Elle n’avait jamais usé de ces petits noms qui la faisaient tant rire quand ils étaient employés par les autres. Camille avait une bien mauvaise influence sur elle et ses principes ! La jeune femme regarda à nouveau son téléphone pour voir s’afficher une ribambelle de smileys amoureux que son amante lui envoyait en réponse. Elle ne semblait pas avoir relevé le « trésor ». Quoi de plus naturel pour quelqu’un qui, à l’inverse, usait et abusait de ces petites marques d’affection ridicules.

            Néanmoins, dès que Camille débarqua avec des sandwichs à peine plus d’une heure plus tard, Raphaëlle s’excusa avant même de l’embrasser : « Désolée pour le « Mon trésor »… ça m’a échappé ». Camille fit mine de ne pas comprendre.

– Ah… tu veux dire que je ne suis pas… ton trésor ?

– Non ! Je… je veux dire… oui, d’une certaine façon tu es… tu m’es très… précieuse…

Raphaëlle rougissait violemment. Son corps voulait se fondre dans celui de son amante mais elle n’osait ni la toucher, ni la regarder. Elle poursuivit péniblement, sous l’œil amusé de Camille : « C’est juste que je n’ai pas l’habitude de… enfin… ces mots-là, comme ça…

– C’est un peu trop, pour toi ?

– C’est ça. Beaucoup trop !

– Dommage… j’aurais bien aimé, être ton trésor…

            Raphaëlle eut droit à une mimique de déception irrésistible et, même si elle savait que Camille se moquait d’elle, elle la prit dans ses bras et la serra jusqu’à ce que la belle rousse s’abandonne à son étreinte. « Tu sais très bien que tu l’es », ajouta-t-elle avant de l’embrasser à pleine bouche. Le désir s’empara d’elles et le silence se fit. Un silence rythmé par le froissement de leurs vêtements, les saccades de leurs souffles, les gémissements de leur plaisir.

*

            Le lendemain, Camille pesta toute la journée. Il lui avait été impossible de se libérer pour le déjeuner, et malgré les efforts conjugués de ses deux collaboratrices, elle ne put quitter le bureau suffisamment tôt pour passer voir Raphaëlle. Émile l’attendait de pied ferme pour la séance de 19h. Elle eut à peine le temps de rentrer prendre une douche et de repartir au cinéma avec son fils.

            Le jeune garçon était en vacances depuis quelques jours et Camille culpabilisait de le laisser à la charge de ses grands-parents. Il était convenu qu’il passât la deuxième semaine des vacances de Pâques avec son père et elle n’avait pu se libérer pour la première. Émile l’avait rassurée : du moment qu’elle promettait de l’emmener en Slovénie cet été, il ne lui en voudrait pas trop. La Slovénie était sa nouvelle lubie. Depuis qu’il était tombé, apparemment par hasard, sur les photos de l’île de Blejski Otok, au beau milieu du lac de Bled, il avait imaginé enlever sa mère et lui faire découvrir ces paysages magnifiques.

            « Si j’étais un vampire, c’est là que je m’installerais. J’y emmènerais mes proies et elles ne pourraient plus jamais m’échapper. Et puis c’est trop beau, tu vas voir ! »

            Camille le lui avait promis de bon cœur, impatiente de voir venir ces vacances. En attendant, elle ne pouvait pas le négliger pour autant. Elle essaya de se montrer aussi enthousiaste que possible. Sur le trajet, il lui raconta sa journée jardinage avec ses grands-parents. Comme à chaque printemps, sa grand-mère avait voulu révolutionner les 2000mde pelouse, d’arbustes, de plantes potagères, de fleurs, de plantes grasses et d’arbres qui entouraient leur maison. Et comme à chaque printemps, son grand-père avait écouté patiemment sa femme énumérer ses ambitions et ses ordres, mais n’en avait fait qu’à sa tête. Émile s’était contenté d’être le témoin muet, la petite main docile et appliquée.

            Camille avait beaucoup de chance, elle en était consciente. La plupart de ses collègues qui avaient des enfants de l’âge du sien s’en plaignaient sans cesse. Ils parlaient de crise d’adolescence, de rébellion, d’hygiène défaillante, de dépendance aux jeux vidéo… Émile n’était rien de tout cela. Parfois, cela inquiétait la jeune femme. Elle avait trop souvent l’impression, depuis le divorce, que son fils prenait sur lui, qu’il mûrissait trop vite, qu’il se privait des plaisirs simples de son âge. Lucas et elle avaient tout fait pour qu’il n’ait jamais à culpabiliser de leur séparation, néanmoins, elle était bien consciente qu’il n’avait pas été épargné pour autant.

            Devant le cinéma, elle le regarda observer avec envie les grandes affiches éclairées et colorées. Il reconnaissait les acteurs, s’imaginait des histoires rocambolesques à partir des posters, il débordait de vie et d’énergie. Plus que jamais, Camille était fière de lui. Elle sentait son cœur déborder d’amour. Ils achetèrent des billets et s’installèrent alors que les publicités défilaient sur l’écran géant. Émile était déjà happé par les images. Le sérieux de son visage contrastait avec l’excitation enfantine qui l’animait quelques minutes auparavant. Camille attendit que la lumière se tamise pour se pencher vers son fils et l’étreindre presque férocement. « Maman ! Tu vas me faire rater le début ! Regarde… ça commence… »

            Dans l’obscurité du cinéma, elle observait la concentration calme de son fils. Ses yeux brillaient à la lumière du projecteur. Elle ne se lasserait jamais de le regarder. Il changeait tellement vite ! Mais il avait beau grandir, rien ne semblait entamer leur tendre complicité.

            Sans parvenir à se concentrer sur le film, Camille se laissa aller à ses réflexions. Si Émile avait relativement bien vécu le divorce de ses parents, comment vivrait-il le fait que sa mère soit lesbienne ? Et d’ailleurs, l’était-elle ?

            Certes, Raphaëlle ne quittait pas ses pensées. Mais elle ne s’était jamais sentie attirée par d’autres femmes. A la réflexion, elle n’avait pas particulièrement été sensible aux charmes masculins non plus. Lucas l’avait séduite, c’est vrai. Essentiellement par ses attentions et sa persévérance. Il était bel homme, elle en était consciente, mais elle n’avait jamais ressenti avec lui ce besoin irrépressible de toucher son corps, goûter sa peau, exciter ses sens. Avant lui, elle avait bien eu deux ou trois flirts, essentiellement pour céder aux pressions de ses meilleures amies. Mais elle n’était jamais allée plus loin que quelques galoches maladroites et plutôt mièvres. Avec Lucas, elle avait aimé faire l’amour. Elle s’était sentie désirée et aimée. Mais cela n’avait rien de comparable avec ce qu’elle vivait ces derniers jours avec Raphaëlle.

            Dès la première nuit dans ses bras, elle s’était ouverte à son amante sur la nécessité d’en parler à son fils. Raphaëlle l’en avait dissuadée. Elle avait même réagi un peu trop violemment à son goût, prétextant que ces révélations risquaient de perturber considérablement le jeune garçon. Elle l’avait convaincue de temporiser, de leur laisser le temps de voir comment évoluerait leur relation. Camille lui avait donc promis d’attendre.

            La véhémence de son amante l’avait d’abord gênée, puis elle s’était rassurée en se disant que Raphaëlle se souciait réellement du bien-être de son fils. Mais après cette longue journée sans la voir, après cette deuxième nuit sans la sentir tout contre elle, après cette insupportable sensation de manque, Camille n’éprouvait plus qu’une certitude : elle était bel et bien amoureuse de cette femme. Peut-être était-elle véritablement lesbienne, ou peut-être était-elle amoureuse d’une personne extraordinaire, qui se trouvait simplement être une femme… Peu importait qu’elle pût se ranger dans une case. Peu importait qu’elle mît une étiquette sur sa sexualité. Elle n’avait jamais été aussi sûre d’elle. Et elle crevait d’envie de le dire à la Terre entière, et en particulier aux gens qui comptaient le plus pour elle.

            Émile sursauta dans un moment de suspens qui avait complètement échappé à sa mère. Elle le regardait pleine d’espoirs et de craintes. Mais elle n’avait pas le moindre doute. Elle finirait bien par convaincre Raphaëlle. La belle rousse passa un bras sur les épaules de son fils. Celui-ci, sans quitter l’écran des yeux, se serra un peu plus contre elle. Non, elle ne pouvait pas se permettre de le perdre. Pas plus qu’elle ne pouvait supporter l’idée de lui mentir ou de lui cacher ce qui la rendait si heureuse.

*

            En sortant du cinéma, Camille découvrit un message de Raphaëlle. « Tu me manques ». Son estomac se serra. Émile perçut son trouble et s’inquiéta. « Tout va bien, mon grand. J’ai terriblement faim, voilà tout ! Et si on passait chercher des pizzas ? »

            La réaction de son fils la fit sourire et ils partirent, bras-dessus bras-dessous en quête de leur dîner. Devant le camion, deux personnes attendaient déjà. Camille en profita pour répondre à Raphaëlle : « Toi aussi, ma chérie. J’ai hâte de retrouver tes bras… ».

– C’est qui ? demanda Émile.

– Raphaëlle.

– Han ! On peut l’appeler ? Faut qu’elle nous raconte où elle en est et… j’ai une question à lui poser ! Allez, s’il te plaît maman !

– D’accord, d’accord. On l’appellera dans la voiture.

            Une fois les pizzas réglées, Émile se proposa de les porter jusqu’à la voiture. Camille en profita pour prévenir son amante : « Émile veut te parler. On t’appelle dans quelques minutes… Il y aura le haut-parleur ! ». La réponse ne se fit pas attendre : « Bien reçu ! »

            A peine avaient-ils fermés les portières que le jeune homme rappela à sa mère qu’ils avaient un coup de fil à passer. Quand Camille entendit la voix de son amante, si sage et si neutre, résonner dans l’habitacle de la voiture, elle se sentit défaillir. Fort heureusement, elle n’eut pas l’occasion d’en placer une. Émile monopolisa la conversation, multipliant les questions, racontant sa vie comme s’il connaissait Raphaëlle depuis toujours. Celle-ci l’écouta patiemment et répondit à tout avec force détails pour satisfaire la curiosité du jeune homme.

            Quand la maison de ses grands-parents fut en vue, Émile coupa la belle espagnole : « On arrive chez papi et mamie, alors on va raccrocher, mais j’ai un truc à te demander… Tu peux venir manger avec nous, demain soir ? »

            Un long silence s’ensuivit. Camille réalisa que son cœur battait la chamade. Émile, lui, gesticulait sur son siège. « Ça a coupé ? » demanda-t-il, inquiet.

– Non, non, je suis là. Mais je ne sais pas si…

– Tu serais plus que la bienvenue, reprit Camille, devançant les doutes de la jeune femme.

– Oui ! Allez, viens ! S’il te plaît, s’il te plaît, s’il te plaît ! »

            Camille pouvait entendre Raphaëlle sourire à l’autre bout du fil. Elle sut que son fils avait gagné cette bataille. Elle raccrocha en se mordant la langue pour éviter la ribambelle de mots tendres qu’elle lui destinait en pensée. « Trop cool, s’exclama Émile. Allez maman, viens ! Je meurs de faim ! »

*

            Quand Émile fut couché, Camille rejoignit Marianne et André Sauvan. Ses parents ayant mangé bien avant leur retour du cinéma, ils étaient plongés dans un documentaire télévisé duquel ils ne s’étaient détachés que pour entendre Émile leur raconter le film dans ses moindres détails. Le jeune homme leur avait aussi annoncé la venue de Raphaëlle et ses grands-parents s’étaient montrés presque aussi enthousiastes que lui.

            Camille s’affala sur un des gros fauteuils blancs du salon en poussant un profond soupir. Sur son téléphone, elle relut les derniers messages échangés avec Raphaëlle et son sourire béat n’échappa pas à sa mère. Comme l’émission finissait sans qu’elle s’en rendît compte, Marianne interpela sa fille : « Alors, ma chérie ? Peut-on savoir qui te rend si heureuse, ces derniers temps ? »

            Camille s’apprêtait à démentir. Elle secoua la tête en cherchant une histoire plausible à leur raconter, mais elle ne trouva rien. Pour une fois, son imagination lui fit défaut. Alors, elle sourit de plus belle. Sans trop réfléchir, elle essaya de trouver les mots les plus adéquats ; « Oui, je suis vraiment heureuse, commença-t-elle. J’ai… rencontré quelqu’un. Quelqu’un d’extraordinaire et de… surprenant. »

            Marianne et André se redressèrent d’un même corps sur le grand canapé blanc. Ils étaient suspendus aux lèvres de leur fille et l’encouragèrent silencieusement à poursuivre. « Je ne sais pas trop comment vous dire ça… J’aurais peut-être dû me renseigner avant… Qui sait, il y a peut-être un mode d’emploi pour… »

            Camille bafouillait et cela ne lui ressemblait pas. Elle rit de sa propre maladresse avant de prendre une grande inspiration et de se lancer : « Papa, Maman, je crois bien que je suis amoureuse d’une femme. »

            Contrairement à ce qu’elle aurait cru, il n’avait pas été si difficile de le dire, bien au contraire. En fait, elle brûlait de tout leur raconter. Mais Camille observa avec attention les visages interloqués de ses parents. Avaient-ils compris ? Etaient-ils morts sur le coup ? Allaient-ils finir par répondre quelque chose ?

XX

            Il était plus de vingt-trois heures quand le téléphone de Raphaëlle s’anima enfin. Elle s’attendait à un appel mais elle fut déçue. Camille ne lui avait envoyé qu’un message : « Je viens de parler à mes parents ». La jeune femme relut plusieurs fois ces sept mots avant de remarquer qu’elle avait cessé de respirer. Que voulait dire Camille ? Comment ça « parler » ? « Parler » de quoi ? De qui ? Pourquoi  aurait-elle fait ça ? Et pourquoi ce message sibyllin ? Avait-elle pour toujours ruiné la vie de celle qu’elle aimait ? Avait-elle à nouveau détruit une vie, comme celle de Dina ?

            Catatonique, elle se replia sur elle-même, tenant au creux de ses mains son portable assassin. La mémoire affluait et refluaient ses souvenirs atroces. Sous sa peau, les mots de Dina saignaient encore.

            Elle avait vingt ans à peine. Dina devenait majeure et rêvait d’émancipation. Elles avaient vécu les deux dernières années comme dans un rêve, un rêve secret, trop beau pour se heurter à la fadeur triste de la réalité. Elles avaient chéri leur amour et son secret comme on porte en soi une religion interdite. Quand Raphaëlle était partie étudier en école d’architecture, Dina l’avait rejointe presque tous les week-ends. Ses parents, Peppé et Rita, avait vu d’un bon œil ce rapprochement entre elles, parce qu’au contact de Raphaëlle, leur fille s’était assagie. Elle s’habillait mieux, parlait mieux, travaillait mieux.

            Mais quand Dina avait dit qu’elle voulait aller faire ses études sur Marseille, pour retrouver Raphaëlle, les Canata avaient objecté qu’ils n’avaient pas les moyens de lui payer une école si loin quand elle aurait pu trouver son bonheur dans les Alpes-Maritimes. Dina n’avait rien voulu entendre. Malgré les conseils tempérés de Raphaëlle, elle avait voulu se défaire du joug parental. Elle avait voulu couper les ponts, les provoquer une dernière fois. Alors elle leur avait tout dit. Elle avait brisé leur secret pour le jeter à la figure de ses parents.

             Les Canata, en bons calabrais qui se respectaient, étaient très croyants, de fervents catholiques. Ils n’étaient pas de mauvaises personnes, au fond, mais il leur avait été impossible de tolérer pareille abomination. Pas chez eux. Pas leur fille. Pour la première fois de sa vie, Peppé avait été tenté de lever la main sur sa fille. Au lieu de cela, il avait décidé qu’il était temps de trouver un mari pour Dina. En moins de deux jours, les Canata avaient plié bagages.

            Raphaëlle, qui était sur le point de passer ses examens de deuxième année, n’avait rien compris. Elle avait reçu un coup de téléphone de Dina, dont la voix hachée de sanglots, l’avait complètement bouleversée. « C’est fini, Raph, je leur ai tout dit. Je voulais te rejoindre. Je voulais juste qu’on soit ensemble. J’ai cru qu’ils allaient me tuer… Qu’ils allaient te tuer. Ils préfèrent me marier… Faut croire que c’est le seul moyen légal qu’ils ont trouvé pour m’achever… On part tout à l’heure… Ils me ramènent là-bas… Dans leur trou d’arriérés… Je vais mourir, sans toi, Raph… ». Raphaëlle avait cru véritablement mourir ce jour-là. Elle avait été tout bonnement impuissante et elle s’était détestée pour cela. Elle avait été incapable de consoler celle qu’elle aimait ou de protester. Elle avait eu le souffle coupé et l’impression qu’on venait de la vider de ses entrailles.

            Quand elle était rentrée, deux jours plus tard, Raphaëlle avait trouvé un appartement désert chez ses voisins. Son père s’en était étonné mais elle n’avait rien osé lui dire. Elle avait tellement honte, tellement peur ! Georges s’était inquiété de l’état effrayant dans lequel il avait retrouvé sa fille. Elle avait prétexté des examens difficiles et il l’avait cru. Trois semaines plus tard, elle avait reçu une lettre de Dina. Ses mots resteraient tatoués dans sa mémoire comme la plus déchirante farce que la vie devait lui faire. Dina était mariée, à un certain Domenico. La jeune fille racontait son mariage comme s’il s’agissait d’un événement mondain. Elle lui décrivait les invités, le déroulé de la cérémonie puis du repas, elle dressa un portrait très avantageux du marié, un pêcheur beau et musclé. Elle concluait en disant à Raphaëlle qu’elle lui manquait, comme on l’aurait dit à une bonne amie.

            Ce qui l’avait le plus blessée, c’était de reconnaître Dina dans chaque mot, dans chaque exclamation, dans chaque tournure de phrase. Cette lettre venait de la Dina qu’elle connaissait si bien, ou plutôt, qu’elle avait cru connaître, de qui elle avait cru être aimée. Raphaëlle avait mesuré ce jour-là l’ampleur de sa bêtise. Elle n’y connaissait sans doute rien en amour, et n’y connaîtrait probablement jamais rien. Elle avait alors brûlé ses espoirs en même temps que cette lettre, derrière les immeubles qui les avaient vues grandir toutes deux, dans le parc où elles s’étaient embrassées la première fois.

            Le mois qui avait suivi, Raphaëlle avait sombré dans une dépression muette qui avait grandement inquiété son père. Elle avait refusé de retourner à l’école et passait ses journées à tourner en rond, refusant presque de s’alimenter… jusqu’à recevoir une seconde lettre. Raphaëlle avait couru chercher l’intimité du parc pour la lire. Dans celle-ci, la jeune mariée s’étonnait de ne pas avoir reçu de réponse. Elle rappelait à Raphaëlle qu’elles s’étaient promis de ne jamais se perdre et elle lui reprochait son silence, d’autant qu’à en croire ses menstruations, elle aurait probablement très vite une grande nouvelle à lui annoncer.

            Raphaëlle n’avait pas pu aller au bout de cette lettre. Elle l’avait brûlée, comme la précédente, refusant d’en lire davantage. Alors, elle avait décidé de faire le deuil définitif de cette relation. En rentrant chez elle, elle avait annoncé à son père qu’elle voulait travailler avec lui, qu’elle voulait tout apprendre avec lui. Si Georges avait été surpris, il n’en était pas moins soulagé.

            Le travail à corps perdu l’avait sauvée. Elle n’avait plus jamais eu de nouvelle de Dina et n’avait pas cherché à en avoir. Georges avait cessé de s’étonner du départ précipité de ses voisins et amis de toujours. Le temps avait œuvré pour le meilleur et pour l’oubli. Mais les cicatrices étaient bel et bien présentes et elles saignaient encore…

            Raphaëlle sursauta quand le téléphone vibra dans ses mains. Le nom de Camille s’afficha en même temps que le nouveau message : « Je suis sortie de la douche. Je sais qu’il est tard, mais je peux t’appeler ? Peut-être que tu dors déjà… »

            La jeune femme sortit de sa léthargie et appela sans plus attendre. Si elle devait à nouveau faire le deuil d’une relation, autant le savoir tout de suite.

– Ma chérie ! Je suis en manque de toi, lui lança Camille, sans préambule.

Devant le mutisme de Raphaëlle, la belle rousse l’interrogea :

– Raphaëlle ? Ça va ?

– Je… Tu as parlé à tes parents ?

La voix de Raphaëlle était à peine audible mais Camille reprit avec exaltation :

– Oh mon Dieu ! Tu aurais dû voir ça ! C’était énorme ! J’ai bien cru qu’ils allaient s’en décrocher la mâchoire, tous les deux ! J’aurais voulu les filmer… si j’avais su !

Comme Raphaëlle demeurait silencieuse, Camille poursuivit :

– Ils ont été trop mignons, je te jure ! Bon, je me doutais bien que je n’avais pas grand chose à craindre, de leur part… Mais j’avoue que je suis quand même soulagée. Je crois qu’ils ont été surpris, et je peux les comprendre… Moi aussi, j’ai été surprise. Au début, ils n’osaient pas me poser de questions. Je leur ai dit que j’étais amoureuse d’une femme. Je crois que si je leur avais dit que je partais m’installer sur la lune, ça ne les aurait pas plus surpris. Mais quand ils ont enfin réussi à articuler quelque chose – c’est ma mère qui s’est ressaisie la première – ils se sont montrés très… curieux.

– Curieux ? répéta Raphaëlle.

La jeune femme était hébétée, mais Camille ne semblait pas le remarquer. Elle poursuivit en riant :

– Oui, curieux ! Mais pas trop invasifs, heureusement. Ma mère a tout de suite compris que c’était toi, et je crois qu’étrangement, ça les a soulagés. Sans doute parce qu’ils ne comprennent pas encore l’effet que tu me fais… S’ils savaient, les pauvres…

Camille riait et son rire résonnait bizarrement aux oreilles de Raphaëlle, trop abasourdie pour pouvoir réagir à son tour. Camille poursuivit son récit. Elle raconta leur conversation dans les moindres détails et elle conclut en disant que ses parents avaient d’autant plus hâte de la revoir le lendemain soir. Raphaëlle laissa échapper un gémissement plaintif qui fit réagir Camille :

– Mon amour ? Ça va ?

– Tu… tu as parlé à tes parents et je les vois demain ?

– Oui, je sais que j’avais dit qu’on attendrait… Que j’attendrais… Mais Raphaëlle…

– Tu leur as dit que tu étais amoureuse… de moi ?

– C’est que… vois-tu… je crois bien que c’est le cas… Parce que, tu sais, je pense à toi tout le temps, j’ai envie de toi tout le temps, et je sais que ça ne fait que quelques jours, je sais que tu trouves que je m’emballe… mais j’ai passé l’âge de lutter contre les évidences. Bien sûr, je ne peux pas parler pour toi, hein… Et je n’ai pas la prétention de décider à ta place de ce que toi tu ressens… Mais je ne veux ni me mentir, ni leur mentir… ni te cacher quoi que ce soit ou à qui que ce soit !

– Tu… tu leur as dit… vraiment ?

– Oui.

– Et ils… enfin ils… n’ont pas… ils ne… me détestent pas ?

Camille s’étonna de la stupeur de son amante :

– M’enfin ? Bien sûr que non ! Mon père t’apprécie beaucoup. Il dit que tu l’as impressionné sur le chantier, lors du déblaiement. Et ma mère ne demande qu’à mieux te connaître. Elle est presque aussi impatiente que moi d’être à demain ! Du coup… je me dis qu’il faudrait que j’en parle à Émile, non ?

– Camille… Attends.

– Quoi ?

– Tu vas trop vite.

            La réponse de la jeune femme refroidit la belle rousse. Elle pensait que la réaction de ses parents serait comme une sorte de bénédiction, pour Raphaëlle, qu’elle sortirait enfin de ses retranchements et qu’elle verrait ce coming out comme une preuve de l’importance qu’elle accordait à leur relation. Peut-être s’était-elle emballée, effectivement…

– Ah. Trop vite pour toi ?

– Oui… Non… Ce n’est pas si simple…

            Camille ne comprenait pas. Pourquoi Raphaëlle n’était-elle pas rassurée, comme elle-même l’était ? Certes, elle n’avait pas besoin de l’accord de sa famille, mais cela rendait néanmoins leur relation bien plus confortable ! Elles n’auraient pas à se cacher…

– Qu’est-ce qui n’est pas simple, Raphaëlle ? Je t’avoue que de là où je suis, je n’ai jamais trouvé les choses plus simples…

– Tu ne sais pas… Tu devrais… Pourquoi les choses sont si simples, pour toi ?

– Parce que je t’ai trouvée, pardi !

            Raphaëlle était sidérée. Cette femme ! Comment pouvait-elle accepter et faire accepter aussi facilement cette… situation ? Elle-même luttait contre cela depuis si longtemps qu’elle en avait oublié jusqu’à l’idée du bonheur. Pourtant, depuis des semaines, elle en était bien consciente, Raphaëlle s’était laissé envahir par cette sensation délicieuse. Et brusquement, voilà que cette félicité bienheureuse était à portée de main. Non, mieux ! Elle la touchait du doigt, la caressait, l’enlaçait  dès que Camille était près d’elle. Méritait-elle vraiment ce bonheur-là ? Était-ce aussi facile, vraiment ? Raphaëlle n’osait le croire.

– Oui, tu m’as trouvée… Et j’aimerais tellement que tu ne le regrettes pas… Peut-être que si tu n’en parles pas trop…

            Camille s’insurgea tendrement :

– Comment veux-tu que je regrette une chose pareille ? Et je crève d’envie de le dire à la Terre entière ! Tu ne peux pas me demander de me taire. Pas auprès de mes proches. Je saurai me contenir, pour le reste du monde… si vraiment tu insistes…

– Mais… Mais tu n’as pas peur ?

– Peur de quoi ?

– Peur… qu’ils te rejettent… qu’ils t’en empêchent… qu’ils te jugent indigne ou… qu’ils aient honte…

            Camille s’émut des tremblements dans la voix de son amante. Un jour, il faudrait que Raphaëlle lui parlât… qu’elle lui racontât… Mais dans l’immédiat, elle se contenta de la rassurer de sa voix la plus douce :

– Mon amour… je n’ai peur que d’une chose : c’est de ne pas pouvoir te voir autant que je le veux. Mes proches ne me rejetteront pas. Ils m’aiment. Je n’ai absolument et définitivement pas honte de nous et j’espère seulement être digne de cet amour que tu me portes, que je te porte aussi simplement qu’on porte sa peau. Je me doute qu’il ne doit pas être si facile de vivre ouvertement son homosexualité. Je ne prétendrai pas tout savoir parce que je suis avec toi depuis quelques jours à peine. Ce que je sais, c’est ce que je vis. Et ce que je vis me donne la force d’affronter tous les jugements du monde. D’ailleurs, les autres, je m’en moque. Tout ceux qui comptent, à mes yeux, ce sont mes parents, mon fils et… toi. C’est pour ça que je veux parler à Émile. Fais-lui confiance. Fais-nous confiance.

A l’autre bout du fil, Raphaëlle renifla bruyamment. Elle soupira profondément avant de répondre :

– Tu es… impressionnante. Et terrifiante. Maintenant, je n’ai pas le choix… je vais devoir parler à mon père.

 

A suivre…

 

Mille excuses pour le délai de cet épisode. La fin d’année scolaire est pour le moins mouvementée… Mais il me faut me hâter : il faudra bientôt commencer la nouvelle « nouvelle de l’été »… 😀

J’essaierai donc d’être bien plus rapide pour la publication des deux ou trois derniers épisodes…

Bien à vous, 

 

Pucedepoesir

 

26 réflexions sur “Du côté de chez soi (partie 11)

  1. Foudrag dit :

    Très bonne nouvelle, la nouvelle « nouvelle de l’été » !
    J’adore la photo qui accompagne ce chouette épisode !
    Pas mal l’idée d’une néophyte qui bouleverse en quelques jours le fragile équilibre d’une Raphaëlle meurtrie et recluse. Il est temps qu’elle sorte de sa coquille !
    Vivement la suite ! (Avec Nadine?)

    Aimé par 1 personne

    • pucedepoesir dit :

      Il va falloir que je réfléchisse à cette nouvelle nouvelle… et que j’évite d’en faire tout un roman, cette fois… parce que là, j’ai hâte de conclure cette histoire… pourtant, je ne précipiterai rien ! 😉

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  2. LindaLin dit :

    Je crois que je suis amoureuse de Raphaëlle. Ou de Camille.
    Sans doute un peu des deux.
    Merci pour cette histoire et pour ces personnages si attachants. Je refuse l’idée de voir cette nouvelle-roman se terminer. Débrouillez-vous pour qu’il n’y ait pas de fin !
    J’en veux encore.
    Ecrivez. Ecrivez toujours !

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    • pucedepoesir dit :

      Ah ah ah ! Mais il faut bien qu’il y ait une fin, @LindaLin !
      Mes personnages ne demandent qu’à se libérer de mon emprise pour prendre leur envol et vivre leur histoire dans la plus stricte intimité ! Si elles sont ravies d’avoir éveillé et alimenté votre curiosité et celle de tous les lecteurs-lectrices de ce blog, elle réclament maintenant leur indépendance, et elles l’ont bien méritée ! 😀 😉
      Cela dit, je continuerai sans doute à écrire après elles… Je suppose. J’espère.

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  3. Laurent dit :

    J’aime vos textes. C’est aussi simple que ça. Votre écriture m’est précieuse par tout ce qu’elle invoque, évoque et provoque.
    Je suis vraiment heureux d’être passé par ici ce soir, ça fait une petite bulle de bonheur littéraire dans ma journée.
    Je comprends LindaLin et j’approuve en partie : de vraies aventures, longues et riches sont un vrai bonheur de lecteur.
    Mais d’avoir vu dans de textes en plan à différentes occasions et stades d’avancement, je sais aussi tout le poids que cela peut être pour l’auteur.
    Alors merci et je m’enrichirai avec ravissement ce que vous voudrez bien nous transmettre.

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    • pucedepoesir dit :

      A vue de nez, je dirais dans le courant de la semaine qui vient… Les bulletins sont remplis, les conseils de classes sont bouclés, ne restent que les élèves à rassurer, les conseils d’enseignements, les formations d’équipe sur la réforme… et on devrait bientôt pouvoir dire que l’année est finie !!!

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  4. crobe31 dit :

    Que j’aime cette histoire! Hâte de découvrir la suite et de savoir comment Raphaëlle va gérer sa peur du rejet et enfin parler à son père.
    Elle est tellement touchante… peut-être parce que je reconnais cette peur qu’il faut pourtant affronter pour se libérer et se donner le droit d’être heureuse…

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  5. pucedepoesir dit :

    A celles et ceux qui attendent la suite et fin de cette nouvelle fleuve, je suis en train de l’écrire ! Mais j’écris comme une fourmi parce que, saison estivale oblige, le petit bateau jaune (dont je parle dans la nouvelle de l’an dernier) est de retour sur les eaux claires de la baie de Juan-les-Pins !!! Et j’ai repris mon poste à la billetterie… (D’ailleurs, si vous passez au port Gallice, n’hésitez pas à venir me faire un petit coucou !)
    J’essaie de faire au plus vite, je vous le promets, mais je ne peux pas faire n’importe quoi… je me suis trop attachée à mes personnages pour ça ! 😉
    Encore un peu de patience…

    Aimé par 2 personnes

    • Laura dit :

      Vivement la suite (et fin…malheureusement!) mais prends ton temps, l’attente ne pourra que nous réjouir d’avantage de sa parution 😉
      J’ai comme une idée de destination de vacances pour l’an prochain maintenant…je serais tellement heureuse de te rencontrer en chair et en os! Pas que je me lasse de te lire, loin de là, mais je serais curieuse d’avoir un visage à associer à la talentueuse écrivaine dont les textes ont peuplé toute mon adolescence 😉
      Cela doit te sembler étrange de retrouver ton petit bateau jaune compte tenu de tout ce que tu as écrit dessus, non? (Humour, évidemment 😉 )

      Je me répète mais…Vite la suite!!

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      • pucedepoesir dit :

        Arf ! Tu as raté le coche, Laura !
        Normalement, c’est ma dernière saison au Visiobulle… l’été prochain, ma famille devrait s’agrandir, aussi, je comptais profiter de mes vacances, pour une fois !
        Cela dit, si un jour tu passes dans la région, tu peux faire signe quand même, hein…
        Quant à mettre un visage sur ma plume, je l’ai déjà fait, quelque part, dans un post… je ne sais plus lequel… 😜😁

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  6. pucedepoesir dit :

    Chère lectrice (ou lecteur) qui guette la publication de la fin de cette nouvelle-presque-roman, je te présente toutes mes excuses pour cette attente impardonnable. La fin est écrite dans ma tête depuis un moment, mais je manque cruellement de temps et de disponibilité d’esprit pour la poser par écrit… C’est dommage, parce que ça devrait être sympa…
    Voilà le hic : avec mon épouse, nous nous sommes lancées dans une procédure de PMA. Malgré les aller-retours à Barcelone, on ne peut pas dire que ce soit ultra-chronophage, en revanche, cela monopolise grandement nos centres d’intérêts…
    De plus, la saison au Visiobulle, ce charmant bateau jaune à vision sous-marine au Cap d’Antibes m’accapare plus que je ne l’aurais cru… Aussi, je suis vraiment désolée de ce retard, mais je vous promets de me rattraper avec un final à ne pas manquer !
    Je vous prie de m’excuser pour cette attente et vous souhaite un bel été (je vous rassure, on se retrouvera bien avant la rentrée de septembre !!!)
    Des bises,

    Pucedepoesir

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      • Kate dit :

        Merci pour la qualité de votre écriture. J’ai lu la quasi-totalité de ce que vous avez écrit sur ce blogue et je suis toujours ravie de trouver du nouveau matériel. Cette nouvelle-roman en particulier m’a tenue rivée à mon écran jusqu’aux petites heures du matin… (Je l’ai découverte en fin de soirée et j’avais onze parties à lire… que je pensais plus courtes, mais je n’ai pas voulu m’arrêter!) C’est avec patience et bonheur que j’attendrai la suite.

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