Du côté de chez soi (partie 13)

Précédemment, dans la partie 12…

Crédit d’image : Roberto Amorim

Vous êtes nombreuses et nombreux à m’avoir demandé l’histoire de Nadine… La voici, enfin.

XXIII

Ils en étaient à la troisième tournée de rhum arrangé quand Nadine capitula enfin. Sur invitation de Gérald, tout le monde prit son verre et s’installa confortablement au salon où le feu crépitait discrètement. L’hôtesse n’eut pas besoin de demander le silence :  l’assistance était suspendue à ses lèvres. Elle leva les yeux au ciel et secoua la tête avant de se lancer. 

Tout avait commencé le jour de son embauche chez Fayan-Bertot. Elle avait à peine vingt ans et n’avait qu’une petite expérience de secrétaire de deux ans quand elle avait été recrutée par monsieur Bertot « Père », le père de l’actuel « Bertot père ». C’était un homme très grand, très fin et excessivement doux. Tout le contraire de son fils, Patrick Bertot, ou de son petit-fils, le futur PDG de Fayan-Bertot. 

Monsieur Bertot lui avait donné sa chance, malgré son jeune âge. Certes, elle avait toujours été très consciencieuse et compétente. Elle avait un parcours irréprochable et elle n’était pas moche à regarder, ce qui, à l’époque comme aujourd’hui, reste un atout pour une secrétaire. Néanmoins, intégrer la société Fayan-Bertot lui avait toujours semblé être un privilège, un privilège que M. Bertot avait eu la gentillesse de lui accorder.

Dès son premier jour, Nadine avait été présentée à ses deux autres employeurs : la relève des Bertot, Patrick et Caroline. En ce temps, Patrick Bertot faisait figure de jeune premier. Il était l’aîné et la fierté de la famille Bertot : grandes écoles, brillant dans ses études, très agréable à regarder et docile dans le travail, il était le fils parfait d’une grande famille, promis à un bel avenir. 

Caroline, elle, était un feu-follet. Nadine se souvenait de leur première rencontre comme si elle avait eu lieu la veille. A l’évocation de la cadette des Bertot, sa voix se voila à peine, mais son regard, lui, se perdit à l’horizon lointain de ses souvenirs. Le feu faisait briller ses yeux d’une lueur étrange. Elle semblait revivre l’instant, oubliant presque de le raconter, mais elle se reprit et poursuivit en brossant un portrait très détaillé de sa jeune patronne. 

Celle-ci avait hérité de la stature impressionnante et du charisme de son père. Elle mesurait plus d’un mètre quatre-vingt, avait des épaules aussi larges que celles de Raphaëlle, mais elle était aussi blonde que la belle espagnole était brune. Ses yeux, d’une clarté incomparable, vous transperçaient par leur vivacité et leur lucidité. Là où le commun des mortels se contentait bêtement d’exister, Caroline vibrait : elle diffusait une énergie électrisante partout autour d’elle, sans doute malgré elle. Ses traits étaient trop carrés pour qu’on puisse la trouver « belle », mais elle était pour le moins fascinante et Nadine avait tout de suite été fascinée. 

Caroline Bertot était son contraire : l’exact opposé de la jeune Nadine, petite, brune, sage et disciplinée. Caroline Bertot était totalement imprévisible. Le jour de leur rencontre, alors que M. Bertot était en train d’expliquer à sa nouvelle secrétaire sa routine quotidienne, Caroline avait déboulé dans le bureau de son père sans crier gare : elle semblait passablement énervée contre son frère, qu’elle injuriait copieusement, et M. Bertot avait eu toute la peine du monde à la calmer. 

Nadine, dont elle n’avait même pas remarqué la présence, n’avait pu s’empêcher de sourire et quand M. Bertot les avait présentées, Caroline lui avait adressé un sourire complice et une poignée de main vigoureuse avant d’ajouter : « Si vous devez aussi travailler pour mon imbécile de frère, démissionnez tout de suite. Personne n’imagine à quel point la huitième merveille du monde, Patrick Bertot, le roi de la brillantine, est la plus grande arnaque du siècle. On est en 1979, bon sang ! Être aussi étroit d’esprit à notre époque, c’est inconcevable ! ». 

Caroline et Patrick étaient comme chien et chat. Nadine en avait vite eu la confirmation. Comme Caroline avait eu un parcours bien plus chaotique que celui de son frère, celui-ci se montrait bien souvent condescendant voire paternaliste avec elle. Il mettait un point d’honneur à passer en permanence derrière sa sœur et à lui reprocher tel ou tel manquement, telle ou telle bavure. Bien souvent, le ton montait entre eux et M. Bertot arbitrait patiemment leurs querelles. 

Nadine avait également rencontré Mme Bertot : une grosse bonne femme, un peu trop « nouvelle-riche » à son goût. Toujours très apprêtée et assez hautaine. Elle s’était toujours demandé ce que M. Bertot lui avait trouvé. Elle avait appris bien plus tard que c’était avant tout un mariage de convenance. La famille de Mme Bertot avait fait fortune dans la construction automobile et ce mariage avait apporté un sacré coup de pouce à la toute récente entreprise Fayan-Bertot. Patrick Bertot était un vrai fils à maman : il ne semblait même pas souffrir de sa présence envahissante, il semblait quémander toujours plus d’affection et de reconnaissance de sa part, et la mère Bertot s’exécutait en roucoulant, ce qui ne manquait pas de choquer Nadine. Leur relation lui paraissait tellement malsaine ! D’autant que la mère Bertot n’avait aucune considération pour sa fille. Plusieurs fois, elle l’avait surprise à casser du sucre sur le dos de la cadette devant son fils, devant son époux et parfois même devant certains employés. 

Nadine ne supportait pas l’injustice. Elle avait vite pris la mère et le fils en grippe. Elle faisait son travail, bien sûr, et ne manquait jamais de respect à ses employeurs, mais elle les évitait autant que possible. M. Bertot semblait satisfait : il lui apprenait patiemment les ficelles du métier. C’était un patron à la fois attentionné et exigeant, et Nadine avait appris vite et bien. Son espace de travail donnait sur un couloir qui desservait les bureaux des Bertot père et fils. Caroline, elle, n’avait pas de vrai bureau. Elle s’était négligemment aménagé une petite pièce à l’étage d’en-dessous. La plupart du temps, elle était en rendez-vous extérieur ou en déplacement à l’étranger. Fayan-Bertot commençait à s’exporter et Caroline était leur visage international : elle parlait six langues couramment, bien qu’elle n’ait jamais fait de brillantes études, comme son frère. Et à vingt ans, elle avait passé son brevet de pilotage. Le plus souvent, elle se déplaçait avec son propre avion : une folie offerte par son père le jour de ses vingt-deux ans.

Le père Bertot avait une profonde tendresse pour sa fille. Nadine n’avait pu s’empêcher de penser, à l’époque, que c’était sans doute pour compenser les manquements maternels. Toujours était-il que, malgré les disfonctionnements familiaux, l’entreprise Bertot prospérait. On pouvait même dire plus : elle s’épanouissait de semaine en semaine. L’année 1980 avait été une véritable bénédiction. La boîte connut une croissance exceptionnelle, notamment grâce à l’exportation. 

M. Bertot père avait estimé qu’il était temps de s’agrandir et de se développer. Il avait acheté une belle parcelle du terrain voisin et fait construire un immense bâtiment : une toute nouvelle usine. Les anciens locaux avaient été aménagés en bureaux et Fayan-Bertot avait embauché ouvriers qualifiés, manutentionnaires, nez, secrétaires et agents commerciaux à tour de bras. Ils étaient passés de 50 employés à plus de 150 en quelques semaines à peine. 

Dans les nouveaux locaux, M. Bertot avait établi des secteurs : sa fille gérait la vente à l’étranger, son fils la vente en France, et lui-même, la création et l’import des matières premières. Quand M. Bertot recruta deux nouvelles secrétaires, Patrick Bertot demanda à son père de bien vouloir lui attribuer Nadine, qui serait indiscutablement la plus compétente. Elle se rappelait très bien de cette discussion : le bureau de M Bertot était ouvert et son fils était entré sans se laisser annoncer. Il avait parlé comme si Nadine ne l’entendait pas et l’avait réclamée comme un jeune coq réclamerait le plus gros vers. Quel n’avait pas été son soulagement quand M. Bertot avait refusé ! Il lui avait répondu qu’étant donnée l’expansion du secteur international, c’était là que Nadine devrait travailler en priorité. Patrick Bertot avait râlé, boudé, crié à l’injustice comme un petit garçon à qui on refuse un jouet pour l’offrir à sa sœur.

Quelques jours plus tard, Nadine avait commencé à travailler pour Caroline. 

*

La voix de Nadine s’était légèrement brisée. « Tu veux un autre verre, mon amour ? », demanda Gérald. Nadine ne répondit pas tout de suite. Elle semblait sortir d’un rêve plus que d’un souvenir. Elle s’excusa auprès de ses hôtes :

– Je suis désolée si je donne trop de détails. Gérald me reproche souvent de trop contextualiser… de ne pas savoir être brève. 

Camille réagit la première :

– Oh mais non ! Surtout ne nous épargnez aucun détail ! Je ne savais pas que M. Bertot avait une sœur, et je n’ai jamais connu son père, même si j’en ai souvent entendu parler à la boîte, et toujours en bien. Je ne connaissais pas notre M. Bertot comme ça. Il m’a toujours impressionnée… J’ai tellement de mal à l’imaginer comme un fils à maman… Et pourtant, maintenant que vous le dites…

– Moi je n’ai aucun mal à y croire », surenchérit Anne.

– N’allez surtout pas croire, malgré ce que je raconte, que je n’ai aucune estime pour Patrick Bertot. Il n’est pas si mauvais, au fond, et je ne l’envie pour rien au monde, mais… 

Nadine s’arrêta en cherchant le regard bienveillant de Gérald. Celui-ci l’encouragea d’un sourire et d’une légère pression autour de sa taille. Camille percevait la tendresse débordante de ce couple étrange. Elle était heureuse pour son ancienne secrétaire et nouvelle amie. Et elle était d’autant plus heureuse qu’elle était persuadée d’avoir elle-même trouvé tout un monde de douceur dans les bras de Raphaëlle. Elle s’y blottit et instinctivement, la belle espagnole l’étreignit et l’enserra contre elle. L’une contre l’autre, elles attendaient que Nadine reprît son récit. 

– Mais à cette époque-là, il était jaloux. 

Nadine s’éclaircit la voix et ferma les yeux une longue seconde, comme pour replonger dans ses souvenirs. Elle poursuivit :

– Il était jaloux du succès de sa sœur. De son succès professionnel. Jaloux de voir que dans un domaine pour lequel lui avait longuement étudié, elle réussissait mieux encore. Peut-être craignait-il qu’elle ne prenne sa place ? Que leur père décide de lui laisser les rennes de Fayan-Bertot à elle plutôt qu’à lui, comme c’était initialement convenu ? Peut-être que la béatitude de Mme Bertot ne lui suffisait pas et qu’il lui enviait l’affection de leur père ? Et peut-être aussi que, dans une famille, cette jalousie, cette rivalité entre frère et sœur est tout à fait normale… Mais je trouvais cela tellement puéril à l’époque ! D’autant que Caroline était… C’était une femme extraordinaire. Contrairement à son frère, elle se moquait royalement du regard des autres, des convenances, des règles aussi, parfois. Elle…

Le regard de Nadine brillait soudain. Était-ce seulement de l’admiration pour son ancienne patronne ? Camille n’aurait su le dire. Il lui semblait que ses yeux s’étaient brusquement embués. Mais elle continua d’une voix claire :

– J’ai commencé à travailler pour Caroline Bertot le 3 septembre 1980. J’avais vingt-et-un ans, elle n’en avait pas tout à fait trente, mais j’avais l’impression qu’elle avait déjà vécu plusieurs vies. Les premiers jours, je ne l’ai pas vue. Comme souvent, elle était à l’étranger. J’ai passé presque toute une semaine à mettre de l’ordre dans son bureau. Ça sentait le neuf, la peinture fraîche, le plastique. Les cartons de dossiers de son ancien bureau avaient été livrés et trônaient au milieu de la grande pièce qu’elle n’avait peut-être même jamais vue encore. Moi, j’avais un bureau presqu’aussi grand que le sien. M. Bertot m’avait prévenue que je devrais peut-être le partager un jour, si l’on devait continuer à croître, et ça n’a pas manqué ! Les locaux n’ont pas changé, depuis l’époque. Aujourd’hui, les quatre « assistantes commerciales » sont dans mon ancien bureau. 

Anne et Camille hochèrent la tête sans un mot, pour ne pas interrompre le récit. 

– Quand j’ai ouvert le premier carton de Caroline, j’ai eu envie de pleurer. Tout avait été entassé en vrac : dossiers, courriers, objets divers, commandes en cours, factures… Il y avait une quinzaine de cartons et j’avais moins d’une semaine pour tout ranger : elle devait rentrer le vendredi matin. Je ne sais pas pourquoi, mais je voulais qu’à son retour, tout soit parfait. Je voulais… l’impressionner. J’étais tellement contente de travailler pour elle, et pas pour l’autre… Je la connaissais mal, bien moins que son frère, mais je la trouvais… mystérieuse. Forte. Magnétique. Je voulais qu’elle ait une bonne estime de moi parce que moi, je l’admirais. 

Nadine marqua un temps de pause. Elle paraissait happée par ces réminiscences et elle sourit brusquement. Un sourire qui ne s’adressait pas à son assistance mais bien à ses souvenirs. Un sourire à elle-même, à celle qu’elle avait été. Elle éclaira son public en quelques mots rieurs :

– J’ai passé la nuit de jeudi à vendredi au bureau pour que tout soit impeccable à son arrivée. Tout était classé, rangé, décoré. J’avais passé des heures à me demander comment elle aurait disposé tel ou tel bibelot, j’avais tout essayé, déplacé dix fois, tout réagencé en essayant de me mettre à sa place. J’avais opté pour le plus pratique, parce qu’elle n’était pas du genre à se soucier des apparences, comme son frère. Je m’étais vraiment retourné le cerveau et j’étais vidée. J’avais pris la peine de me changer et de me débarbouiller avant qu’elle arrive et j’étais impatiente de voir sa réaction. Et elle est arrivée. Elle n’a pas eu un regard pour son bureau ou ses dossiers. Elle n’a fait aucune remarque sur la déco ou l’agencement de la pièce. Elle m’a simplement dit : « Vous avez une petite mine, Nadine. Tout va bien ? »

*

 Le petit rire de Nadine fit sourire tout le monde. 

– Je m’étais agitée dans tous les sens pour qu’elle remarque que son bureau était parfait et elle m’a fait remarquer que j’avais une sale gueule… On a souvent reparlé de cet épisode par la suite, et elle s’est longuement confondue en excuses, mais je ne peux pas m’empêcher de relever l’ironie. Bref. Elle m’a quand même dit qu’elle était contente de savoir que nous allions travailler ensemble et qu’elle espérait que je m’habituerais à ses méthodes de travail disons… non conventionnelles. En moins d’une semaine, j’ai pu constater qu’elle était aussi désorganisée que je le craignais. Elle ne rangeait rien, ne trouvait pas les papiers que je rangeais pour elle, mais par un phénomène que je ne m’expliquais pas tout de suite, elle brillait dans sa désorganisation. A la fin de cette première semaine de « travail conjoint », je lui ai avoué que je ne savais pas si je lui serais très utile. J’étais terriblement frustrée de voir que la rigueur que M. Bertot m’avait patiemment fait acquérir ne lui servait à rien. J’avais souvent l’impression de la gêner plus que de lui apporter l’aide pour laquelle on me payait. Quand elle a compris que j’étais sérieuse, elle s’est… comment dire ? C’est comme si elle avait reçu une gifle. Elle m’a demandé de m’asseoir et j’ai bien vu qu’elle cherchait ses mots, qu’elle cherchait ceux qui ne seraient pas trop blessants. Elle m’a dit, avec la plus grande délicatesse : « Ne croyez surtout pas, Nadine, que je ne mesure pas à quel point votre aide m’est précieuse. C’est simplement que je n’ai pas l’habitude de travailler avec quelqu’un. Vous savez, pour une raison que je ne comprends toujours pas, mon père a décidé de m’intégrer à cette boîte. Sans doute parce qu’il craignait que je finisse vagabonde ou prostituée. J’ai la bougeotte, je suis trop instable pour ma famille, trop folle, trop inconséquente. Et si ma mère rêve de me voir m’éloigner, lui a toujours voulu me retenir. Quand j’ai commencé à travailler ici, je me disais que c’était une sorte de charité qu’on me faisait, comme pour cacher l’enfant défectueux d’une famille en vue. Je ne pouvais pas changer celle que j’étais, mais j’ai essayé de faire en sorte que mon chaos intérieur devienne un atout, une fierté pour mon père. Parce que je ne supporterais pas l’idée d’être une déception pour lui. Je vais vous confier quelque chose : je déteste le parfum. Je n’en porte jamais. La plupart des senteurs m’écœurent prodigieusement. Mais je me suis intéressée à tout cela parce que c’était important pour lui. Et de son côté, il m’a fait confiance. Il m’a laissé essayer toutes mes idées, il a encouragé chacune de mes remarques. Et d’une certaine manière, il a réussi à me « retenir ». Ces dernières années, j’ai eu l’impression d’être un savant fou qui essaie plein de nouvelles choses, sauf que mon laboratoire, c’était le reste du monde. Nous avons réussi à faire d’une pierre deux coups : je satisfais mes désirs d’ailleurs et je reviens toujours. Certains de mes plans ont très bien fonctionné, au-delà de nos espérances. Maintenant, il va falloir entretenir ces acquis, et cela, je ne peux pas le faire seule. J’ai besoin de vous, Nadine. Mon père a beaucoup d’estime pour vous. Il ne cesse de répéter que vous êtes quelqu’un de solide et que vous faites un travail remarquable. Cela fait déjà plusieurs semaines qu’il m’a dit qu’il envisageait de vous faire travailler pour moi. Ne croyez pas que je vous demande de rester pour ne pas décevoir mon père : je vous demande de rester parce que j’ai confiance en lui comme il a confiance en moi. Je voudrais apprendre à travailler avec vous, si vous le voulez bien ».

Nadine s’éclaircit à nouveau la voix. Gérald se leva pour remettre une buche dans la cheminée et elle poursuivit :

– J’avais été très touchée par sa demande. J’ai accepté, bien sûr. Et j’ai compris par la suite que son manque total de rigueur et d’organisation était entièrement compensé par une mémoire et des aptitudes extraordinaires. Elle m’impressionnait chaque jour, d’autant qu’elle faisait des efforts considérables pour se plier à mes ordres. Oui… c’était moi qui lui donnais des ordres. Un comble ! Un jour, je lui en ai fait la remarque, et vous savez ce qu’elle m’a dit ? 

Tout le monde secoua la tête. 

– Elle m’a dit un peu comme vous, Mme Sauvan… Euh… Camille. Elle m’a dit qu’elle n’avait jamais considéré que j’étais sous ses ordres, mais que nous travaillions ensemble. Et c’était vrai. En quelques semaines, nous nous sommes parfaitement accordées. C’était un vrai plaisir de travailler pour elle. Avant que ça ne devienne un véritable supplice. 

*

Nadine s’était interrompue. Raphaëlle et Eugène levaient des sourcils interrogateurs, mais Anne et Camille ne purent s’empêcher de manifester leur surprise plus bruyamment. 

– Un supplice ? » demandèrent-elles de concert.

Nadine sourit de toutes ses dents. 

– Oui, un supplice. 

Elle ménagea le suspens avec une nouvelle pause. Gérald lui donna un petit coup de coude, comme pour lui demander d’abréger les souffrances de l’assemblée. Anne était déjà sur le point d’exiger des explications quand Nadine reprit, presque récalcitrante. 

– Oui, oui, j’en viens à ce qui vous intéresse, bande de petits curieux… 

Tout le monde sourit et suspendit son souffle aux lèvres de Nadine.

– Tout a basculé le 30 octobre 1980. Je m’en souviens comme si c’était hier. Caroline était en déplacement au Brésil depuis trois jours. Elle m’avait appelée parce qu’elle avait oublié chez elle un papier avec les coordonnées de son dernier rendez-vous brésilien qu’elle avait besoin de joindre au plus vite. Elle avait laissé une paire de clés au bureau et m’avait demandé d’y faire un saut vite fait, sur mes heures de travail, bien sûr. Je n’avais même pas eu besoin de la sermonner sur son manque d’organisation : elle m’avait fait le plus dithyrambique des mea culpa ! Bref. C’était la première fois que j’allais chez elle. Elle habitait un très bel appartement sur les hauteurs de la ville. L’immeuble était froid, grand, superbe, agrémenté de jolis jardins au carré. Tout respirait le luxe et la propreté. Mais quand j’ai ouvert la porte de son appartement, j’ai retrouvé le fameux « chaos » que je lui connaissais si bien. 

Nadine évoquait ce chaos avec la plus grande tendresse. Dès lors, sa voix se couvrit du voile pâle et froissé de la nostalgie. 

– C’était un chaos organisé, comme on pourrait dire. L’appartement était vaste, mais il était parsemé de tas. Des tas de tout. D’un côté, un tas de livres ; de l’autre, un tas de linge – propre ou sale, on ne pouvait pas deviner – ; à côté du canapé, un tas de magazines et de journaux ; sur le buffet, un tas de courrier, parfois ouvert, parfois non. Un placard entrouvert laissait voir un tas de foulards de toutes les couleurs. J’ai vraiment dû lutter pour ne pas me retrousser les manches et me mettre à ranger. C’était étrange, j’avais cette curieuse impression de familiarité, parce que son appartement sentait son odeur… et en même temps, j’avais la sensation d’être là en voyeuse, de rentrer dans son intimité à son insu. C’était totalement ridicule, parce que j’étais là à sa demande, mais je ne pouvais m’empêcher d’être… Je ne sais pas… intimidée ? J’étais consciente d’être curieuse d’elle, mais je ne voulais pas abuser de la situation. Sur ses recommandations, je suis allée jusqu’à son bureau. Le papier avec le numéro de téléphone était bien en évidence sur le sommet d’un tas d’autres papiers. Son bureau tout entier n’était qu’un géant tas de papiers. Excepté le coin gauche. Sur le coin gauche de son bureau, il y avait un tas de photos. Des photos retournées. J’étais intriguée par cette entorse dans l’organisation du chaos. Pourquoi des photos avec ses papiers ? Cela ne collait pas avec le reste. Au dos des photos, je pouvais lire la date : cela faisait plus de cinq ans qu’elles avaient été développées. Je n’ai pas résisté. J’ai retourné la première photo du tas. Et je me suis perdue. 

Nadine s’interrompit encore. Tout le monde était suspendu à ses lèvres, même Gérald, qui avait probablement déjà entendu son histoire. Brisant le silence quasi religieux et l’attente insoutenable, Anne s’enquit avec empressement :

– Pourquoi perdue ? Il y avait quoi sur cette photo ?

Nadine sourit de son impatience et poursuivit, le regard toujours voilé. 

– Il y avait Caroline. Elle était jeune sur cette photo, à peine plus de vingt ans. Elle était rayonnante. Et elle était nue.

*

Anne émit un sifflement aigu. Camille et Raphaëlle échangèrent des regards incertains et Gérald sourit de toutes ses dents. A la surprise de tous, ce fut Eugène qui posa la question suivante :

– Et les autres photos, vous les avez regardées ?

Nadine piqua un fard. Elle précisa, comme pour atténuer sa révélation :

– Sachez d’abord, petits curieux, que Caroline était bel et bien nue sur cette photo, mais on ne voyait rien d’inconvenant. On devinait sa nudité, et c’était encore plus bouleversant. Mais ce qui m’a le plus perturbée, c’était son regard. Un regard que je ne lui avais jamais vu au travail. Un regard de séductrice. Pas un regard de femme fatale, non. Un regard qui disait « aime-moi » à celui qui était derrière l’objectif. Un regard aussi vulnérable que dévastateur. Cette première photo aurait suffi à me… 

Nadine s’interrompit et se reprit aussitôt.

– Cette photo aurait ébranlé n’importe qui. Mais la suivante… Les suivantes… Et avant que vous ne vous imaginiez plein de choses indécentes, laissez-moi vous dire qu’elle était habillée sur les autres ! 

Tout le monde rit, mais très vite, le silence se fit. 

– Sur la photo suivante, elle était avec une de ses amies. Une belle jeune femme du même âge, rousse, les yeux pétillants. Toutes deux souriaient et se tenaient, bras-dessus bras-dessous. Sur la suivante encore… Caroline et cette jeune femme s’embrassaient… Elles s’embrassaient comme… des amantes.

Nadine avait un peu rougi. Elle regardait Camille et sa compagne avec un petit sourire étrange. Elle enchaîna tout de suite :

– C’était la première fois que je voyais deux femmes qui s’embrassaient. Ce n’était pas que j’étais particulièrement prude, c’est juste que, dans mon milieu, c’était quelque chose qui n’existait pas. Je crois qu’avant de voir cette photo, je n’avais jamais pensé une seule seconde que cela fût possible. Deux femmes…

Nadine rougit encore. 

– Aujourd’hui, ça ne choque plus. Ça surprend peut-être encore un peu, mais regardez-vous, toutes les deux… Quand on vous regarde, on voit d’abord deux belles personnes qui s’aiment. 

Camille et Raphaëlle se regardèrent et se blottirent un peu plus l’une contre l’autre en remerciant Nadine de leur plus beau sourire, alors qu’Anne et Eugène confirmaient ces propos d’un hochement de tête. Nadine poursuivit en cherchant maladroitement à se justifier :

– Mais à l’époque… Deux femmes ensemble… C’était choquant, vraiment. 

Elle ferma les yeux un instant et prit une profonde inspiration.

– Mais je dois avouer… que ce n’est pas « l’indécence » de cette photo qui m’a fait complètement perdre pied ce jour-là. C’est ma réaction à la vue de ces deux femmes. Cela n’a duré que quelques secondes. Je fixais cette image, j’observais leur baiser, et je sentais s’ouvrir quelque chose en moi. Quelque chose qui s’éparpillait brusquement partout autour. Celle que j’étais s’est alors ouverte et répandue partout autour, et j’avais la certitude que je ne pourrais plus jamais recoller les morceaux. Je venais de voir ces deux belles jeunes femmes qui s’embrassaient et s’aimaient, et mon univers s’était brutalement effondré. Ou, plus exactement, mon univers venait enfin d’apparaître à mes yeux. 

Anne laissa échapper un petit couinement surpris. Mais Nadine ne se laissa pas distraire. 

– Il m’a fallu quelques secondes supplémentaires pour comprendre ce qu’il se passait. Certes, je venais de comprendre que deux femmes pouvaient s’aimer, comme un homme et une femme… ou deux hommes. Et ça me paraissait tellement logique tout à coup ! Je trouvais ahurissant de n’y avoir jamais songé plus tôt. Je m’en voulais presque d’avoir été aussi étroite d’esprit. Fatalement, je me suis demandé si cela pouvait m’arriver à moi… D’être amoureuse d’une femme, un jour… Et puis j’ai réalisé, enfin. Tout était là… sur la première photo. Le regard suggestif de Caroline, ses lèvres qui appelaient au baiser, le grain irrésistible de sa peau… Tout était là. Et j’avais tout vu. Et j’avais su. Je m’étais éparpillée sous le regard de Caroline, je voulais me reconstruire sous ses baisers. Qu’est-ce que j’avais pu être aveugle ! 

– Vous étiez amoureuse d’elle ? Vraiment ? », demanda Anne, interloquée. 

– Non, non… reprit Nadine. Je n’étais pas « amoureuse ». Quand je suis rentrée dans cet appartement, je n’étais même pas consciente d’être capable d’aimer. Mais en voyant cette photo… Ces photos… Je n’étais plus qu’une boule de désir ! Et je brûlais de partout ! Il m’a bien fallu une bonne minute pour réussir à détacher mon regard de sa photo. Mais son regard était imprimé en moi, il était devenu l’essence même de mon être, l’horizon de celle que j’essayais de reconstituer. 

– Eh bien… Eh bien… c’était… chaud !

Anne semblait toute retournée. Camille, Raphaëlle et Eugène n’avaient pas quitté Nadine des yeux, attendant la suite. Elle sourit à la réaction d’Anne et poursuivit :

– J’ai eu beaucoup de mal à reposer la photo. J’avais déjà oublié le visage de la brune qui était avec Caroline, mais je ne pouvais pas me résoudre à laisser derrière moi ce regard dévastateur… Ce regard que je ne verrais sans doute jamais dans les yeux de… ma patronne. Pourtant, je ne pouvais pas prendre le risque de la lui voler. Alors je l’ai regardée une dernière fois et… Ne riez pas… Je l’ai embrassée. Puis je l’ai remise en place, j’ai attrapé le numéro de téléphone et je suis sortie en courant du bureau et de l’appartement.

Comme Nadine s’était interrompue, ce fut Camille qui la relança, cette fois. 

– Que s’est-il passé ensuite ? Vous lui avez déclaré votre flamme ? 

– Pensez-vous ! Voyons Camille… J’étais… J’étais jeune. J’étais timide. Totalement inexpérimentée et surtout, j’étais persuadée qu’elle vivait une belle histoire avec la jeune femme de la photo. Non, non… Quand elle est rentrée, j’ai tout fait pour qu’elle ne remarque pas mon trouble. J’ai probablement même fait en sorte d’être encore plus distante que d’habitude. Je ne lui adressais la parole qu’en cas d’absolue nécessité. Je réfléchissais à chaque mot, chaque geste. J’essayais de me faire aussi discrète que possible…

– Mais ? », interrogea Anne, impatiente. « Dites-nous qu’il y a un mais, Nadine.

– Mais… Mais à l’intérieur, je bouillais. A chaque seconde du jour et de la nuit, je pensais à elle. Je crois que j’ai découvert à cette époque ce qu’était un fantasme. Je l’ai découvert de la manière la plus brutale et la plus absolue qui soit. Je n’arrivais pas à me raisonner. Quand nous étions dans la même pièce, j’avais l’impression que mon cœur pouvait me lâcher à tout instant. Je sentais son souffle, son odeur, la caresse de sa peau même si plusieurs mètres nous séparaient. Je voulais tellement sentir son corps que j’en devinais la chaleur, le goût, les couleurs et les formes invisibles. Les rares fois où nous nous sommes frôlées, je priais pour qu’elle ne me voie pas trembler. Parce que je tremblais. Je tremblais tout le temps, à cette époque. Et quand je ne la voyais pas, c’était pire encore. Je l’imaginais dans mes bras, ou moi dans les siens. J’imaginais ses lèvres, je convoquais son odeur, je suppliais ses mains. Elle peuplait mes rêves, mais elle envahissait littéralement ma conscience et asservissait ma lucidité. Je me sentais possédée par mon désir pour elle et je n’avais aucune idée de comment gérer cela. C’était une sensation terrible, à la fois invalidante et galvanisante. Je n’étais plus qu’envie d’elle. Et je devais absolument tout faire pour le taire. Quand j’y repense, je peux dire qu’il s’agissait d’une réelle obsession. 

Nadine secoua la tête.

– Pardon, je m’égare. C’était vraiment une période étrange, difficile… et excitante aussi. Bref, de longues semaines ont passé, trois longs mois pendant lesquels je ne m’appartenais plus. Je luttais à longueur de journée pour ne pas qu’elle remarque ma… distraction. Cela me demandait une énergie folle, mais j’y parvenais tant bien que mal. Puis un matin, elle m’a appelée à son bureau et m’a demandé de m’asseoir. Elle disait avoir quelque chose d’important à me demander. J’étais liquéfiée. Je craignais qu’elle ne m’ait démasquée et qu’elle m’éloigne d’elle. Ce fut tout le contraire, en quelque sorte. Elle m’a demandé si j’acceptais de l’accompagner pour son prochain voyage : une boucle de dix jours en Amérique du Sud, où elle devait rencontrer deux clients potentiels et quelques contacts pour de nouvelles matières premières et essences rares. Elle disait compter sur moi pour toutes les démarches administratives qui l’oppressaient tant. Elle n’a pas eu besoin de chercher à me convaincre, vous vous en doutez… Je l’aurais suivie sur la lune en patin à roulettes, si elle me l’avait demandé. Et moins d’une semaine plus tard, nous sommes parties pour l’Argentine, à bord de son « oiseau de fer », comme elle l’appelait. J’ai volé avec elle pour la première fois, et j’ai trouvé cela presque aussi grisant que l’idée de ses bras. 

*

Un petit claquement provint de la cheminée où le feu consumait besogneusement sa buche. Nadine reprit :

– Ce premier voyage fut une véritable torture. Non que nous voyagions dans d’horribles conditions : elle n’avait réservé que des chambres dix fois plus luxueuses que mon pitoyable appartement de l’époque, nous mangions les mets les plus raffinés, nos réunions professionnelles étaient à la fois stimulantes et plaisantes… Mais je brûlais toujours plus ardemment. Je me consumais comme cette buche… et j’avais de plus en plus conscience d’être sur le point d’exploser. De son côté, Caroline se montrait très prévenante… Et c’était pire encore ! Elle ne cessait de me demander si tout allait bien, si j’avais besoin de quelque chose… Elle s’inquiétait de me voir mal à l’aise au milieu de ces gens dont je ne comprenais pas la langue. Elle prenait toujours le temps de tout me traduire. Pas pour que je prenne des notes, mais pour que je ne me sente pas complètement larguée. Et plus elle était affable, plus elle m’attirait. J’en souffrais véritablement, dans ma chair presqu’autant que dans mon âme.  Pourtant, j’ai survécu à ce voyage. Quand nous sommes rentrées, je suis tombée malade. C’était sans doute une simple crève, mais moi, je croyais que je mourais d’amour. J’ai passé quatre jours sans voir ni parler à personne. Et j’étais tellement au fond du trou que je ne pouvais même pas envisager de retourner travailler. Je préférais vivre dans mon fantasme que dans la frustration de la réalité. J’en arrivais à lui parler, comme si elle était avec moi, à caresser ma peau, comme si elle me touchait, comme si je la touchais, à serrer mon oreiller entre les cuisses pour… Hum.

Nadine sembla soudain réaliser qu’elle était sur le point d’en dévoiler sans doute un peu trop sur son intimité. Elle se reprit, sourit une seconde aux regards médusés de son auditoire, et elle poursuivit :

– Pendant ces quatre jours, j’avais débranché mon téléphone. Bien sûr, j’avais prévenu Régine, la nouvelle secrétaire de M. Bertot, de mon absence. Je voulais être seule, avec elle… loin d’elle. Je crois que j’ai vraiment failli sombrer dans la folie. Je ne sais pas combien de temps aurait pu durer cette folie… Toujours est-il que le quatrième soir, on a frappé à ma porte. Et c’était Caroline. Si elle avait l’air inquiet quand j’ai ouvert la porte, elle m’a paru catastrophée quand elle m’a regardée. Je crois que je devais vraiment avoir une sale tête. Mais quand je l’ai vue, là, inquiète, devant ma porte, ça m’a… je ne sais pas comment le dire… ça m’a fait réagir. Je me suis soudain rendu compte à quel point j’étais ridicule, avec mes hallucinations, cette vie parallèle et irréelle dans laquelle je m’enfermais… Cela n’avait pas de sens. J’avais perdu les pédales et j’ai voulu reprendre en main le guidon qui manquait de m’échapper. Elle est entrée quelques minutes et j’aurais pu vriller complètement… je l’avais tellement imaginée, là, dans mes murs, dans ma vie intime… Mais pas du tout. Je l’ai écoutée me demander des nouvelles, je l’ai rassurée, car elle s’était vraiment inquiétée. Elle essayait de m’appeler depuis des jours et comme je ne répondais pas, elle avait demandé mon adresse à Régine, en risquant de paraître un peu envahissante. Je me suis excusée et j’ai, devant elle, rebranché mon téléphone. Je lui ai assuré de reprendre mon poste la semaine suivante, même si elle insistait pour que je prenne mon temps. Elle ne s’est pas attardée, elle craignait de me fatiguer… En partant, elle m’a promis qu’elle tâcherait de maintenir de l’ordre dans nos papiers. Et sans prévenir, elle m’a prise dans ses bras. Son accolade se voulait réconfortante, mais ce fut un second électrochoc. J’ai senti son corps immense contre le mien, ce corps que j’avais tant désiré… Là, il me donnait l’impression d’être une petite fille que l’on réconforte après un gros chagrin. Paradoxalement, cela m’a aidé : il fallait que cela cesse et son étreinte avait été le premier pas. Quand j’ai refermé la porte sur elle, j’ai, pour la première fois depuis des mois, réussi à retrouver un semblant de lucidité. Elle était une femme remarquable, forte, belle, sûre d’elle, impétueuse, homosexuelle, lumineuse, et je n’étais que sa petite secrétaire. C’est ce que je me suis répété pendant près d’un an. Une année entière pendant laquelle nous avons continué à travailler ensemble et où nous avons tissé d’autres liens. Nous sommes beaucoup parties. Depuis l’Amérique du Sud, elle disait qu’elle ne pouvait plus imaginer de partir sans moi. J’aime croire que je lui étais vraiment devenue indispensable dans ses voyages, mais je crois qu’elle savait aussi à quel point j’aimais ça. Je découvrais le monde avec elle, j’étais jeune, naïve, je m’extasiais d’un rien et ça la faisait beaucoup rire. Nous étions devenues amies, en quelque sorte. Je ne peux pas dire que je ne pensais plus jamais à elle, mais j’essayais de la… ranger dans la bonne case. Chacune de nous était très attentive à l’autre et de mon côté, j’essayais de ne pas trop en faire… Est-ce que quelqu’un veut boire quelque chose ? Je parle, je parle, mais les verres sont vides !

*

Tout le monde prit un air ahuri… Personne n’envisageait de briser le récit par de basses préoccupations substantielles. Chacun secoua la tête et resta coi. Nadine replongea son regard dans le feu de cheminée. 

– Pour mes vingt-deux ans, j’ai décidé de m’offrir une coupe de cheveux. Je suis allée chez le coiffeur et j’ai demandé une coupe courte, très courte, comme c’était la mode à l’époque. Quand je suis arrivée au bureau le lendemain, j’ai vu la surprise dans son regard. Non, pas seulement de la surprise… J’ai vu quelque chose. Quelque chose que j’ai refusé d’interpréter, de peur de redevenir complètement folle. Elle m’a fait un gentil compliment et m’a dit qu’elle me trouvait « étonnante ». Ça m’a fait un petit choc parce que, quand elle l’a dit, j’ai entendu « Vous êtes détonante », et je n’ai pas tout de suite compris… J’étais gênée et je devais faire une drôle de tête. Alors elle a rajouté que j’étais très belle. Très belle… moi. Je pense que j’ai rougi jusqu’aux orteils… et je me suis remise au travail. Après ça, il m’arrivait de sentir son regard sur moi. Un regard discret, toujours bienveillant… mais chargé d’autre chose. Une chose que j’ai voulu fuir alors que je l’avais tant espérée. C’est curieux, la psyché, quand on y pense… Je n’arrivais pas supporter l’idée de son désir… Ou plutôt, je dirais que je n’aurais pas survécu si je m’étais imaginé quelque chose qui n’était sans doute que le fruit de mon fantasme… Alors j’ai fait celle qui ne voit rien. J’ai soutenu son regard, je n’ai pas évité les frôlements presque innocents de nos corps dans la promiscuité de nos journées de travail, je n’ai pas fui la caresse subtile de ses doigts qui ne manquaient pas de me toucher quand nous échangions un dossier, une tasse, un stylo… J’ai fait comme si tout cela ne m’atteignait pas le moins du monde. Je me suis répété que ce n’était qu’un fantasme persistant, une surinterprétation de la réalité altérée par mon propre désir qui, j’en étais bien consciente, était toujours là, plus ardent que jamais. Une quinzaine de jours plus tard, Patrick Bertot, qui ne venait quasiment jamais dans ce secteur administratif, était venu solliciter un entretien avec sa sœur. Quand il m’a vue, il a sifflé et m’a à son tour complimenté. Je ne pensais pas qu’une simple coupe de cheveux pourrait à ce point changer la perception que les gens pouvaient avoir de moi. Caroline et lui se sont parlé quelques minutes, et quand il est sorti de son bureau, il est revenu vers moi. Il m’a parlé de choses insignifiantes, alors qu’il ne m’avait pas adressé la parole depuis des mois. Et j’ai senti son regard. Un regard visqueux, lourd, collant comme une bande de cire chaude. Je ne répondais que de très laconiquement à ses propos et je crois que Caroline a dû entendre ce que lui n’avait pas compris. Elle est venue le houspiller en lui demandant de cesser d’ennuyer sa secrétaire. Elle a attendu qu’il sorte puis s’est enfermée dans son bureau. Elle avait l’air en colère, parce qu’elle ne fermait jamais vraiment la porte, comme ça.

*

Gérald se leva pour mettre une autre belle pièce de bois dans le feu. Nadine attendit qu’il revienne contre elle pour continuer. 

– Deux jours plus tard, alors que je partais, Patrick Bertot m’a suivie dans le parking. Il m’a abordée sous je ne sais quel prétexte fallacieux et m’a invitée à sortir boire un verre, avec lui. J’étais complètement sciée. Il s’attendait probablement à ce que je me sente flattée, mais je l’ai rembarré sans grand ménagement, en lui disant que sa mère ne trouverait sans doute pas de bon ton qu’il fréquente le petit personnel. Vous auriez dû voir sa tête !

Camille et Anne, qui connaissaient le Patrick Bertot de ces dernières années, écarquillaient les yeux : il était inconcevable pour elles d’imaginer le vieux monsieur en tombeur qu’on envoie promener… Et il leur était encore plus difficile d’imaginer un couple formé par M. Bertot et Nadine !

– Il ne devait pas avoir l’habitude qu’on le rejette, le vieux ! », s’exclama Anne.

– Oh non, ça je vous le confirme. Et il ne s’attendait sûrement pas à ça de moi. J’étais plutôt du genre docile… Mais il me dégoûtait. Quelques jours plus tard, Caroline et moi partions pour l’Espagne, puis le Portugal. Le dernier soir de ce voyage, à Lisbonne, nous avons dîné toutes les deux sur le toit-terrasse de notre hôtel. Nous étions épuisées par le rythme intense de nos journées et par la chaleur qui pesait déjà sur la péninsule ibérique en ce mois de juin. Il y avait un peu de musique, un fado d’un autre temps que crachaient de mauvais haut-parleurs. Certains couples trouvaient peut-être cela romantique, puisqu’ils dansaient en attendant ou en digérant leurs plats. Nous, nous parlions peu. Caroline évoquait parfois sa famille mais ne m’avait jamais parlé de sa vie sentimentale. Pourquoi l’aurait-elle fait ? Pour ma part, je n’ai jamais été une grande bavarde, même si vous seriez en droit d’en douter, ce soir… Mais vous m’avez fait boire !

– Et nous insistons pour que vous finissiez, Nadine ! », encouragea Raphaëlle. 

– Très bien, très bien. Au fond, c’est un peu grâce à Patrick Bertot que Caroline… Mais reprenons dans l’ordre… 

– Oui, on sait combien vous aimez l’ordre », la taquina Camille. 

– Il y a des désordres que j’ai également profondément aimé, répondit Nadine. Et c’est sur cette terrasse, entre deux verres de rouge, au soleil couchant d’un solstice d’été que… Hum. Dans l’ordre donc. J’étais épuisée, la musique me berçait légèrement et le visage de Caroline reflétait ces chaudes couleurs des soirs d’été. Nous avions fini de manger et nous attendions le café qu’elle avait commandé. Elle avait l’habitude de commander un café après chaque repas, y compris le soir, excepté quand nous étions en déplacement en Amérique du Nord. Elle ne supportait pas leur jus de chaussette ! Mais je m’éloigne… Bref, nous attendions son café quand un monsieur qui mangeait seul à une table voisine est venu m’inviter à danser. Je ne comprenais pas ce qu’il me voulait, je ne parlais pas sa langue. C’est Caroline qui a dû m’expliquer, mais elle me l’a annoncé avec un air pincé que je ne lui connaissais pas. Je ne savais pas où me mettre. Je lui ai demandé de refuser pour moi, mais il a insisté lourdement. Elle n’a pas pris la peine de traduire sa seconde tentative, elle lui a sifflé quelques mots sur un ton très sec et le monsieur est reparti sans un regard pour notre table. Il a réglé sa note et a quitté la terrasse dans la foulée. J’étais terriblement gênée, je n’osais pas la regarder. Elle ne put retenir un « Bon débarras » en le voyant quitter la salle. Puis elle a dit un truc du genre : « En même temps, il a voulu tenter sa chance, on ne peut pas lui en vouloir, vous êtes irrésistible ». J’ai bien failli me liquéfier sur place. Pour reprendre une contenance devant elle, je lui ai demandé ce qu’elle lui avait dit pour le faire détaler si vite, mais elle refusa, en prétextant que c’était son arme secrète. Notre conversation a alors pris une tournure inattendue. Pour la première fois en plus d’un an de complicité professionnelle, elle s’est permis de me poser des questions plus… personnelles. Elle a cherché à savoir si je lui avais demandé d’éconduire ce monsieur parce que j’étais déjà prise. J’étais prise, oui, et pas qu’un peu, mais je lui ai confirmé mon célibat. Elle s’en est étonné. Elle ne comprenait pas comment une « belle jeune femme » comme moi pouvait être seule. Elle m’a dit, en plongeant son regard dans son verre, que je devais faire tourner bien des têtes. Mon cœur battait tellement fort dans ma poitrine que je n’entendais plus la musique. Je me répétais qu’elle ne me disait cela que par pure convention, par gentillesse. Mais son regard me fuyait et pour je ne sais quelle raison, je voulais qu’elle me regarde, j’avais besoin qu’elle me regarde. Alors, je ne sais pas pourquoi… Sans doute un peu le vin, ou la fatigue… je lui ai parlé de son frère. Je lui ai raconté comment il m’avait abordée sur le parking. Elle m’a enfin regardée, d’un regard froid, glaçant même. Je ne pouvais plus dire un mot. Je pensais que cet aveu l’avait énervée, mais quand elle m’a demandé ce que j’avais répondu, sa voix tremblait. Elle n’était pas énervée. Elle était paniquée. Je ne l’avais jamais vue comme ça. Quand j’ai réalisé sa détresse, j’étais pétrifiée. Je ne savais pas quoi dire, pas quoi faire. J’avais beau essayer de me raisonner, de me dire qu’elle ne s’intéressait à moi que professionnellement, peut-être un peu amicalement, mais que je ne serais jamais… Et il y avait ce regard bouleversé… Je ne sais pas combien de temps il m’a fallu pour réussir à articuler une réponse, mais je n’avais jamais imaginé que je pourrais être celle qui lui couperait le souffle aussi littéralement. J’ai répondu que je ne pourrais jamais prendre au sérieux une invitation de Patrick Bertot, que je n’étais qu’une simple secrétaire. Elle a respiré enfin et ses joues ont retrouvé les couleurs qui les avaient fuies. Je dois dire que, pour la première fois de ma vie, je me suis sentie… je ne sais pas… j’avais comme un pouvoir sur elle. Je sentais que je pouvais en jouer, mais je détestais cette idée. Elle m’a alors répondu que ma remarque était idiote. J’avais bien fait de repousser « Patrick Bertot » – dans sa bouche, le nom de son frère sonnait comme une insulte – mais cela n’avait rien à voir avec mon statut de secrétaire. Et puis elle me signala aussi, en détournant le regard, que j’avais peut-être laissé passer ma chance : il y avait tellement de « poules » – c’était son mot – qui faisaient la queue, à l’usine ou ailleurs, pour sortir avec le beau, le brillant Patrick Bertot… Son amertume et sa colère étaient palpables. Je ne pouvais détacher mes yeux de sa main : elle serrait sa serviette si fort que ses articulations paraissaient sur le point de craquer. Je ne sais pas ce qui a bien pu me donner le courage d’oser un geste…

Nadine parlait de plus en plus lentement. Sa gorge se nouait presque, mais elle poursuivit en laissant ses yeux errer dans les flammes.

– J’ai posé ma main sur la sienne. Elle s’est instantanément calmée. Je ne pouvais pas la regarder dans les yeux, mais je lui ai dit que jamais je ne pourrais sortir avec son frère. Qu’il ne m’intéressait pas du tout. Elle n’a pas répondu tout de suite, mais… Je sentais sa main qui voulait bouger sous la mienne. Elle l’a retournée et nos paumes se sont touchées. Je regardais nos mains, je ne pouvais pas en détacher mes yeux. D’un doigt, elle a caressé tout doucement, très légèrement mon poignet. Et c’est moi qui ne pouvais plus respirer. Je ne saurais même pas vous dire combien de temps cela a duré. A peine dix secondes ou dix minutes, je ne sais pas. Quand le serveur est venu pour déposer son café devant elle, aucune de nous n’a retiré sa main. Il s’est éloigné en silence et Caroline a plongé son regard dans le mien. C’est là que je l’ai vu… Son regard. Il avait le même éclat que sur la photo. Mais elle me regardait, moi. Je… J’étais… j’explosai littéralement. J’avais l’impression que le monde entier voyait subitement à quel point je la désirais, je la désirais depuis si longtemps. Je ne sais pas pour le reste du monde, mais elle, elle l’a vu. Elle a poussé la tasse de café fumant et s’est penchée au-dessus de la table pour se rapprocher de moi. J’ai bien cru qu’elle allait m’embrasser, mais elle n’en a rien fait. Elle est venue me demander dans un murmure : « Voulez-vous que je vous dise ce que j’ai dit à votre prétendant de la table voisine ? ». Et comme je n’arrivais pas à sortir le moindre son, je hochais la tête. « Je lui ai dit que si vous vouliez vraiment danser, vous danseriez avec moi et que je ne vous laisserai danser avec personne d’autre ». 

*

Les mots de Caroline, Nadine les avait elle aussi murmurés. Comme Caroline, elle s’était penchée pour les répéter à son auditoire. Seul le feu crépita une réponse d’impatience. Les autres attendaient la suite, dans un silence exalté.

– Elle ne s’est pas tout de suite redressée, continua Nadine. Sa joue courtisait la mienne et son odeur m’avait submergée. Elle sentait le soleil et le ciel. Et ses murmures faisaient valser mon désir. Quand elle s’est relevée… C’est comme si mon corps passait à travers la table, pour la suivre. A son regard, j’ai su qu’elle avait compris. Elle m’a simplement demandé si… je voulais danser. Avec elle. A cet instant, j’ai su que je ne saurais jamais lui dire autre chose que « oui ». 

Comme Nadine s’était arrêtée de parler, Anne la relança :

– Et vous avez dansé ?  Ou vous avez…

– Bébé ! s’indigna Eugène. 

– Ben quoi ? vous ne pouvez pas vous arrêter là, Nadine ! Vous êtes à Lisbonne, dans une soirée romantique en diable avec une femme que vous désirez depuis des lustres, vous avez vingt-deux ans, les hormones en folies, et elle vous fait clairement comprendre que… Enfin qu’il y a une ouverture, quoi… Alors que s’est-il passé ? Je veux savoir ! On veut tous savoir, pas vrai les filles ? 

Camille et Raphaëlle acquiescèrent vivement, non sans sourire aux réactions d’Anne et d’Eugène. 

Nadine se tourna vers Gérald, en qui elle semblait puiser la force de poursuivre son récit. Celui-ci restait muet, mais de tout son corps, de ses gestes les plus bienveillants, il couvait son aimée. Tendrement, il lui embrassa la tempe et lui serra la main en nouant ses doigts aux siens. Le feu crépita à nouveau. Les flammes venaient lécher la plaque en fonte qui capitonnait le fond de l’âtre. Elles faisaient ondoyer la salamandre médiévale qui y était gravée. Nadine y perdit à nouveau ses yeux, mais son regard, lui, se consumait d’un autre feu, un feu que le temps ne semblait pas pouvoir éteindre. 

Bon, d’accord, ce n’était qu’une partie de l’histoire de Nadine, mais la suite viendra bientôt… Promis !

Suite et fin

9 réflexions sur “Du côté de chez soi (partie 13)

  1. Laura dit :

    Cette histoire nous aura tenus bien longtemps en haleine! Quelle joie de découvrir aujourd’hui enfin ce personnage haut en couleurs qu’est Nadine! Je n’ai qu’une chose à dire : la suite, la suite, la suite! Et quel talent comme toujours 🙂

    N.B : J’ai eu un doute en voyant puéril accordé au féminin dans cette phrase « Mais je trouvais ça tellement puérile à l’époque » je me permets de te le dire dans le cas où ce serait une petite faute de frappe🙂.

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