A rebours de ce qui compte

 

Cinquième temps.

Elle l’a fait, elle m’a regardée. Elle a tourné sa tête vers moi, au ralenti. Pendant une seconde, je me serais crue dans un film… J’espérais qu’elle se retourne. Ou non, j’en avais peur. Mais elle l’a fait. Elle a plongé son regard dans le mien à quelques centimètres à peine de mon visage. Je lis dans ses yeux la même panique, mais aussi la même intension que celle que j’ose à peine m’avouer. Elle  bouge ses lèvres, comme pour dire quelque chose, mais non. Sa langue vient les humidifier… Ses lèvres que je lorgne depuis des heures. Ses lèvres vers lesquelles mon regard glisse fatalement, comme le sien se pose sur les miennes. Je ne peux m’empêcher de me mordre la lèvre inférieure dans un réflexe hésitant, mon regard oscillant de sa bouche à ses yeux qui s’affolent aux mêmes allers-retours sur mon visage. Immobile, le corps tendu dans l’expectative de l’inéluctable, je goûte l’ivresse. Le vent nous pousse à franchir les ultimes frontières. Bientôt, le doute n’aura plus de place. Une rafale fait fléchir sa nuque et m’impose de fermer les yeux. Le souffle qu’elle retient, je le cueille de ma bouche, tendrement. Le contact de ses lèvres, si chaudes, si douces, s’accompagne d’une étreinte tout aussi bouleversante. Elle passe ses bras autour de mon cou alors que mes mains rejoignent ses hanches, sagement. Le goût de nos lèvres ne nous suffit pas. Nos langues se cherchent, elles se trouvent et nous renversent dans la certitude de l’autre. Nos corps ne nous appartiendront bientôt plus. Ils s’abandonnent déjà l’un l’autre à l’envoûtement du baiser, à la fièvre de l’enlacement. L’instant n’est plus à la maladresse ni aux frissons. Il est incandescence.

Quatrième temps.

Elle s’est arrêtée sur le pont. Moi aussi. Sans grande subtilité, j’ai fait en sorte que nos épaules et nos bras se touchent. Le contact est nécessaire maintenant et la tension, délicieuse. Je me penche pour regarder en bas. Les mains sur la balustrade, je fais basculer le poids de mon corps vers l’avant, comme quand j’étais jeune. Comme quand je savais prendre des risques. Tout de suite, elle sursaute et se précipite pour me retenir. Elle ne dit rien mais me lance un regard mi-désapprobateur, mi-amusé. Ce sourire encore… et ces lèvres… Ces mains toujours agrippées à mon manteau… Elle ne dit toujours rien mais baisse les yeux dans un frisson. Je ne résiste pas à l’envie de passer mon bras autour de sa taille. Rassure-toi, je suis là et bien là. Avec toi. Et je n’ai aucunement l’intention de m’envoler ! Son regard se perd sur l’horizon devant, mais sa main vient attraper la mienne et resserre la pression de mon bras autour d’elle. Incrédule,   je l’enlace le plus naturellement du monde, le nez perdu dans le parfum grisant de ses cheveux.

Troisième temps.

Elle a souri, enfin ! Pas de ce petit sourire timide ou effrayé qu’elle me réservait jusqu’à lors. Un vrai sourire. Franc. Entier. Un sourire du cœur et de l’âme. Un sourire qui ferait s’évaporer les pierres. Comme si elle était consciente de se laisser aller, elle fronce maintenant les sourcils, peut-être gênée, peut-être rageuse de s’exposer ainsi… mais trop tard. Je l’ai vue, elle le sait. Elle rougit. Elle est adorable. Je sais d’ores et déjà que la faire sourire vient de devenir mon ambition première. Quelque chose… quelque chose remue, là au fond. C’est étrange, à la fois doux, chaud et vibrant…

Deuxième temps.

Elle est vraiment là, en face de moi, et c’est sa voix qui chante à mes oreilles… Il y a quelques heures à peine, je n’y aurais pas cru. Mais c’est bien elle. Je peux enfin la voir et l’entendre en vrai. Mes yeux avides se font aussi discrets que possible pour parcourir les traits fins de son visage. Ils s’arrêtent au pétillement de ses pupilles, se posent bien malgré moi sur ses lèvres et s’aventurent sur sa silhouette, tentant d’en déchiffrer le moindre détail. Je n’arrive pas à décider si  la distance de cette table entre nous est supportable ou si elle est nécessaire. Là, incertaine et terrorisée, je suis étrangement bien. Quelque chose… quelque chose va arriver, je le sens. Même pas peur.

Premier temps.

L’attente me semblait insupportable. Le doute aussi. Mais rien n’est plus insoutenable que cette seconde. Adieu l’attente. C’est elle que je crois reconnaître là. Oui, c’est bien elle qui s’avance. Trop tard pour fuir. Ou trop tôt.

10 réflexions sur “A rebours de ce qui compte

  1. Milkyway dit :

    L’aventure continue, le rêve continue ! On espère qu’il se réalisera un jour et qu’il ne soit pas qu’un instant éphémère..
    Merci pour ce jolie texte très émouvant qui pousse les larmes à couler malgré elles.. !

    @http://www.youtube.com/watch?v=2FoIiHklBKk

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  2. pucedepoesir dit :

    Des larmes, carrément @Milkyway ? Je serais presque tentée de présenter mes excuses pour le coup…
    Et je te les présente de toutes façons pour avoir modifié le lien direct de la chanson (parfaitement adaptée à l’amabiance du texte, merci !) parce que sinon, ça modifie toute la mise en page et le texte devient illisible… D’ailleurs, est-ce que @Xavier aura une solution pour ça ? Ce n’est pas la première fois que je suis ainsi tenue de museler les élans musicaux des yaggeurs, et c’est bien dommage !

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